PRÉFACE

 

 

            Il est bien entendu que les grimoires ne doutent jamais que le plein et entier succès de l'opération qu'ils s'emploient à décrire sera assuré. Il en est ainsi dans "Le Grimoire Secret de Turiel". Ainsi, on voit l'opérateur demander : "M'obéiras-tu présentement et à compter de maintenant me révèleras-tu toutes choses que je désire savoir et m'apprendras-tu comment développer ma sagesse et mes connaissances, et me dévoileras-tu les secrets de l'Art Magicke, et des sciences libérales ?"

            Rien moins !

            Et que répond Turiel, cette entité toute puissante, dont on ne sait trop s'il dîne à la table des Dieux ou s'il est vomi des flammes de l'Enfer ? "Oui". Tout simplement. Comme un enfant obéissant !

            Comment est-ce possible ? Comment le "messager de Jupiter" condescend-il à se soumettre aux caprices d'un humain, dont il n'a au demeurant rien à faire ?

            C'est qu'avant d'en arriver là, l'opérateur s'est livré à toute une série de rituels préalables, qui lui ont permis, momentanément, d'échapper à l'humaine condition et de se hisser au niveau des esprits éthérés. Et puisqu'il s'agit d'un combat auquel il va se livrer - lutte âpre, ardente, brûlante et dangereuse entre sa volonté agissante et l'a-moralité de l'Olympien - le rituel sera strictement codifié. L'auteur anonyme du "Grimoire Secret de Turiel" précise qu'il relate "avec grands soins et recherche assidue" les observations et méthode d'invocation. C'est un avertissement sans frais. La plus élémentaire des prudences recommande donc de marcher dans ses pas (Il est bien évident que si cet auteur "témoigne", c'est qu'il est sorti vainqueur de semblables joutes).

 


 

LES RITUELS PRÉALABLES

 

            Par exemple, pour réaliser le parfum de Phaleg, seigneur de Mars, vous devrez vous procurer : "Une tête de grenouille, du sang de bovin, un grain de pavot blanc, fleurs de camomille, camphre, qu'on pulvérise et dont on fait une pâte grâce au sang d'un chevreau vierge".

            Diantre !

            Je sais bien qu'en 1518, date supposée de la rédaction du "Grimoire secret de Turiel", les mares abondent où les grenouilles s'ébattent, les simples s'offrent à qui veut les cueillir, mais tout de même !

            Quel mélange !

            Même à cette époque, réunir tous ces ingrédients devait prendre du temps. D'autant plus qu'un autre impératif s'ajoute à cette réunion d'éléments à priori disparates du sang de chevreau, passe encore, mais ne voilà-t-il pas que ce chevreau-là devra n'avoir point connu de chevrette.

            Bien entendu, tous ces éléments nécessaires à la préparation sont hautement symboliques : la grenouille symbolise l'élément Eau, le pavot l'élément Terre, le sang (de bovin et de chevreau) l'élément Feu, et la fleur de camomille l'élément Air. Il ne reste plus qu'à les transmuter pour que tous quatre réalisent la quinte-essence : ce sera le rôle du camphre, dont on connaît le pouvoir de sublimation.

            Ainsi, cette simple recette (qui n'est pas une recette toute simple) de parfum magique poursuit-elle un double but.

            La quête des produits, tout d'abord, est déjà rituel en soi. Cette recherche laborieuse aura pour effet de tester tout d'abord la volonté du demandeur, puis de la porter à son maximum d'incandescence. Y contribuera également l'ascèse rigoureuse (sept jours d'isolement, jeûne et prières incessantes, nuit blanche la veille de l'Œuvre) qui précède.

            Les produits ensuite sont par eux-mêmes des "agents du grand Œuvre", puisque dans le brûle-parfums où ils se consumeront, ils opèreront le parcours inverse de la Chute dans la matière qui de l'Un fit deux, et du deux quatre. La combustion les réunit en un tout indifférencié. On retrouve là la vieille leçon de l'alchimiste (le véritable, et pas seulement le "souffleur" qui cherche à fabriquer de l'or) : entre ce qui se passe dans le creuset de l'athanor et lui-même, s'opère une symbiose qui sublime les éléments aussi bien que l'Être. Et si les grimoires n'ont pas la prétention de se hisser au niveau de cet Art Royal qui fait les rois, ils n'en participent pas moins - à leur manière - de la même volonté de réintégration édénique.

 


 

LES MOTS SAUVAGES

 

            Alors, mais alors seulement, sonnera l'heure dite de l'invocation. Il s'agira d'en imposer, aussi, la forme sera-t-elle volontiers comminatoire ("Je vous conjure et vous somme") pour bien affirmer la forte volonté de l'opérateur qui ne s'en laisse pas compter. Très vite, le ton, le rythme se bousculent, s'accélèrent, sans oublier toutefois de revenir sans cesse sur l'objet de la demande, pour éviter toute ambiguïté, pour enfermer l'esprit servant dans le cercle de la parole. Les mots tonnent et l'éclair de la voix les illumine pour que l'Autre, celui que l'on implore, celui que l'on contraint, entende et perçoive l'orant du fond de sa lointaine demeure.

            "Invocation

            Je vous invoque, Sachiel, Castiel, et Asasiel, au Nom du Père, du Fils, et de l'Esprit Saint, Trinité Bénie, Indivisible Unité, je vous invoque et vous supplie, Sachiel, Castiel et Asasiel, d'à cette heure prêter attention aux paroles et conjurations que j'emploierai par les Saints Noms de Dieu, El, Elohim, Elohe, Eeoba, Sabaoth, Elion, Eschiros, Adonay, Jay, Tétragrammaton, Saday ; je vous conjure et vous somme par les Saints Noms de Dieu, Hagios, Otheos, Ischyros, Athanatos, Paracletos, Agla, On Alpha et Oméga, Ausias, Tolimi, Elias, Imos, Amay, Horta, Vegadora, Antir, Sibranat, Amatha, Baldachia, Anuoram, Anexpheton, Via, Vita, Manus, Fons, Origo, Filius et par tous les autres Saints, Glorieux, Grands et Indicibles, Mystérieux, Puissants, Grandioses, et Incompréhensibles Noms de Dieu, de prêter attention aux paroles que je suis sur le point de proférer, et de m'envoyer Turiel, Coniel, ou Babiel, messagers de votre sphère, afin qu'il me révèle les choses que je demanderai, au Nom du Père, du Fils, et de l'Esprit Saint."

            Quel charabia ! Quel galimatia ! On trouve de tout là-dedans : du français approximatif, du latin de cuisine, du grec, des réminiscences de l'hébreu.

            On trouve de tout, même des mots inventés.

            Ce sont les plus terribles et les plus puissants, chuchote-t-on. Car le verbe, principe originel et essentiel, est libre. Libre de vivre sa vie propre, libre de s'échapper du carcan du sens et de la syntaxe pour accoucher de phonèmes étrangers à la compréhension. Ce sont ceux-là que les forces brutes, qui se trouvent hors de l'univers structuré de la sémiologie, entendront le mieux.

            Ecoutez comment Lovecraft, cet épigone littéraire des rédacteurs de grimoires, scande les appels aux effrayants Dieux Très Anciens qui peuplaient la Terre avant le règne des Hommes. Leur nom même écorche la bouche : "Cthulhu fhtagn, Cthulhu fhtagn". Comme les prétendus noms des Dieux, ce sont des mots inouïs, porteurs d'une énergie brutale, vieilles réminiscences des grognements des primates, qui résident désormais dans les zones interdites de l'inconscient collectif.

 


 

VISUALISER

 

            Le pouvoir des mots n'est pas qu'un mot. Mais sa finalité ultime, c'est la transe, c'est mettre l'opérateur dans l'état souhaité pour que l'opération puisse correctement se dérouler. Les mots sont une aide, mais ne sont pas essentiels.

            Evoquer, c'est faire apparaître. Faire apparaître quoi ? Produire quoi ? Des images. Les mots invoquent (invocare : appeller "au-dedans") mais les images seules évoquent (ex-vocare : appeller "à l'extérieur", projeter). Elles seules sont les puissants catalyseurs qui permettent aux éléments épars de l'ordre naturel de se rassembler, puis de se sublimer jusqu'aux autres dimensions. Le mot appelle, mais l'image construit.

            Sans visualisation correcte effectuée et projetée avec force au moment propice, le succès n'est pas du tout garanti. Mais cela n'est jamais dit.

            Ainsi, les "recettes" dont on dit qu'elles ne "marchent pas" ne sont peut-être pas aussi inopérantes qu'une vaine expérimentation a bien voulu le laisser croire. Tout simplement, il y manquait une donnée essentielle, implicite, mais non écrite, à côté de laquelle est passé l'expérimentateur du dimanche : il faut faire, il faut dire, mais surtout et aussi, il faut voir.

            La finalité des grimoires est polymorphe. On y trouve de tout, là encore. Il suffit, pour s'en convaincre, de se reporter aux "Rites Magickes tirés de divers grimoires anciens" : Aratron enseigne l'alchimie, Bethor peut prolonger la vie, mais Och fournit une bourse d'où jaillit de l'or. Pêle-mêle, sans différenciation aucune.

 


 

LE SECRET

 

            Les grimoires nous confrontent constamment à un paradoxe qui, comme tous les paradoxes, ne saurait être qu'apparent. On publie un rituel dont on affirme qu'il est secret. C'est là une indication : le texte n'est pas ce qu'il semble être de prime abord. Il dé-voile dans le même temps qu'il masque, d'où sa forme alambiquée, édulcorée, déformée.

            Les raisons d'être du secret sont multiples.

            Il s'agit de préserver les privilèges d'une caste de "connaissants".

            Il s'agit d'empêcher que les "pouvoirs" tombent entre les mains mal intentionnées.

            Il s'agit de se protéger des persécutions, des autodafés et des destructions dont les intégrismes et les idéologies ont émaillé l'histoire.

            Il s'agit enfin de dresser une enceinte à l'image du mur du Temple qui renferme le Saint des Saints entre l'espace sacré et l'espace profane, pour ne pas se laisser polluer et envahir par ce dernier.

            Mais à ces raisons, s'oppose une règle que l'on ne saurait transiger : le secret ne doit pas être perdu.

            C'est à priori antinomique : le secret qui n'est jamais divulgué est essentiellement régressif. Il finit par disparaître, tout simplement.

            Dans ces conditions, comment pérenniser sans dévoiler ?

            En rusant, en masquant, en usant de codes au premier, second, troisième degré de la compréhension, en détournant les symboles.

            En le livrant enfin, anodinement, au beau milieu d'un fatras de superstitions, de telle sorte qu'il passe inaperçu aux yeux de tous - excepté aux yeux de l'initié. Ou à ceux de l'étudiant méritant dont la lutte incessante pour départager le bon grain de l'ivraie, pour lire entre les lignes, comparer et traduire, est garante quasiment à coup sûr qu'au terme de cette lutte - s'il y arrive, s'il a trouvé toutes les clefs et ouvert toutes les portes - il aura fait preuve d'une spiritualité sans faille et d'un amour sans borne.

 


 

TRISTE MODERNE

 

            Le citadin moderne trouvera peut-être que nous cherchons à donner à tout prix de la valeur à ce qui n'en a nulle.

            Et puis, sur ce, il se rendra à son rendez-vous avec le "panseur de l'âme", le psychanalyste. Il s'allongera sur le divan et tentera de se souvenir de ses rêves, de se livrer à d'audacieuses paraboles symboliques, de débusquer le mythe œdipien dans sa petite enfance, et de faire revivre le refoulé.

            Après quoi, de retour chez lui, il allumera sa télévision, où il entendra les mots vides, mais incantatoires, des politiciens et des économistes.

            Il subira le martèlement, au milieu du film qu'il regarde, de la coupure publicitaire qui l'invite à acheter la lessive qui lave plus blanc (plus blanc que quoi ?) ou la couche-culotte qui réalise de véritables miracles. Vous vous rendez compte ? Même mouillés, ils sont secs !

            Il terminera enfin sa journée par la lecture du journal, où les sondages lui prédiront l'avenir, de telle sorte que, finalement, il aura l'impression que les jeux sont faits d'avance.

            Et puis, s'il est "branché" et "fortuné", il ira le week-end communier à grand prix dans les stages de la stupidité "new-age", pour "libérer ses blocages", "guérir de ses vies antérieures", et rentrer "en état alpha" au moyen de "lunettes de relaxation".

            Cette fin de siècle a les incantations, les pratiques et les grimoires qu'elle mérite.

 

Emile Sentier

 


 

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