PHILIPPE PISSIER :
FRAGMENTS
POUR
DIANA SYLWIA ORLOW
(EBAUCHE D'UN LIBER 480)
Pour Diana Orlow, alias Lilith von Sirius (1971-1997), to Thee I surrender beyond all and all of all, heart of my heart, soul of my soul, with Thee I melt, my sister, my whore, to Thee I yearn, my heart and my tongue.
Photos de Diana Orlow : © Jean-Louis Del Valle.
«La destruction de ce que nous nommons la conscience, au profit d'un état à l'occasion duquel nul mot ne peut être prononcé, et dans lequel nulle perception, étrangère à sa réalité, n'existe plus, puisque l'abîme que suppose entre objet et sujet la notion de conscience est définitivement comblé, se réalise dans l'amour, et s'apparente à la mort.»
Rolland de Renéville, «L'Expérience poétique»
«Beautiful wast thou, O Lilith, thou serpent-woman! Thou wast lithe and delicious to the taste, and thy perfume was of musk mingled with ambergris. Close didst thou cling with thy coils unto the heart, and it was as the joy of all the spring. But I beheld in thee a certain taint, even in that wherein I delighted.»
Aleister Crowley, «Liber Cordis Cincti Serpente», III, 5-8.

PER ASPERA AD ASTRA
AD MAJOREM LILITH GLORIAM
Telle l'équation à double tranchant préposée à ma levée d'écrou, elle salive de sombres nuées et vide son sac de tortures amoureuses ; lourde porte de plomb. C'est l'inouï du clin d'oeil, louve à queue de scorpion, ou le désir qui crépite dans l'âtre du temple cardiaque. Pareille à la mort, elle gâte de ses doigts câlins le dictionnaire de mes fausses identités et repose sa tête à l'angle de mes post traumatic stress disorders. J'en avale l'absolu à sniffer son odeur et me brûle onze fois le verbe à force de rire dans le noir de sa chevelure. D'une gravité incommensurable, taper à la porte du château de détonations tantriques.
Lire à même Halloween ou griffer de caresses le méchant blason de son corps, c'est l'agonique vitrail de sauter dans le vide: tangente de l'espace mortel, boire la folie à même la coupe de sang.
Au quarante-neuvième chapitre, ma petite comète polonaise vient illuminer le ciel de ma nuit interne, incendiant périphérie et centre, toutes griffes dehors. Cent-six unités d'extase qui flambent verticales, de la cendre de rage qui me bouffe la tête et décline le verbe baiser. Réintégrant la zone médiévale de la tendresse, mon soleil scelle un été de folie furieuse à ton front de vampire - cela tandis que ta chair de courtisane me plante un pieu d'infini en plein coeur.
Et l'heure explose, c'est la crevaison de l'horloge, terreur béate et louange très grave, cordage de l'essentiel me liant le cerveau. Petite putain de Poznan, papesse aux membres entravés, tu es dé de sang qui m'explose à la face, horizon perdu qui amorce son retour, brasier aux dents de panique.
Cercle de feu ou poison d'excellence, ton rire pervers résonne dans les tombes d'extase tel un zénith de faërie à l'assaut de noires citadelles, s'en venant libérer le lourd reptile de ma joie. C'est l'instant fatal, la carbonisation des cycles, il te suffit, averse de poignards, de te mirer en mes douves.
T'embrasser est claque de foudre hurlée à l'envers, étoile de sèves mêlées qui gronde dans les steppes du jouir, un Noël de démence pillant les sarcophages du coeur.
Bousiller le temps à coups de flèches d'extase: tout un programme, gravé en lettres gothiques dans le marbre vicieux de ton âme. Comme je te hume à m'en fusiller les sinus, c'est ma mort qui palpite près de moi, créature noire et jaune qu'on ne se risque pas à domestiquer. Chienne ou sirène, peu importe le qualificatif pourvu qu'on ait le coutelas de transmutation fiché en pleine cervelle.
Me dissoudre totalement en l'espace d'une nuit d'étreintes, et donc partir pour toujours ou alors voir une aurore au visage maculé de sang m'attaquer au petit matin, avec des cadeaux irradiés de folie plein ses bras tatoués. Saigne-moi le crâne vite et bien, car il est proche le temps où mon double qui demeurait prisonnier dans l'ailleurs va venir fracasser les paramètres de cette dimension-ci.
Tu es blancheur de l'espace cousu de déflagrations, souffle du dragon et âme de la tourbe: alors je m'occupe de toi et bientôt les liens deviennent très complexes.
A moi de descendre en vrille vers le haut le jour où j'embrasse tes chevilles mouillées de lueurs énigmatiques, ma princesse d'Egypte aux lèvres maculées de semence qui me sourit tel un mantra qui courrait trop vite dedans l'ossature du crâne, toi aux spasmes de catastrophe ferroviaire. Je me délite dans tes bras de femelle ouverte comme la nuit de ma renaissance, lorsque l'obélisque solaire fracasse les murs de sa prison et que tombent les chaînes, les miennes, plus cruelles que toutes les entraves avec lesquelles tu aimes jouer.
Etant acquis que ta bouche est désormais maintenue ouverte par ce méchant écarteur buccal, je laisse mon érection méditer dans ce temple d'ivoire où chantent les vestales de ta salive - jusqu'à ce que les soldats de ma lave s'en les viennent violer sans crier gare. Abondance de vies à avaler, trop peut-être: ton menton me ravit plus encore, pareillement souillé de ma joie.
Celle-ci dégouline et rejoint ta poitrine de pute, ô soeurette qui mon âme dévore.
JE DELIRE DANS LE NOIR
Te savoir si lointaine me torture comme l'infini et immémorial chagrin du soleil rêvant de sa collision avec la lune, c'est souffrance de jaguar auquel on arracherait les crocs sous les rires de la foule, panique de reptile, camp de concentration pour coeur offert.
J'ai la fièvre et je délire dans le noir.
Je patauge dans des flaques hallucinées sous un soleil mort et tombe tête la première dans un beau piège qui te ressemble, cosmos armé de ton odeur et de ta voix, à m'en donner le tournis et la nostalgie du futur. Il s'agrandit jusqu'à englober tous les espaces jamais conçus, se dilate jusqu'à rejoindre la circonférence d'anéantissement, puis décide soudain d'opter pour la modalité inverse et rétrécit à la vitesse de la lumière, devenant tête d'une épingle que ta main invisible trempe dans le poison avant de m'en transpercer le chakra cardiaque.
Je me tords sous la douleur mais te laisse me pénétrer à l'aide de cette arme naine, sans nul doute évadée de ton nécessaire de couture. C'est comme le son d'une mise à nu de l'âme ou la lumière d'un suicide par le feu au coeur de l'hiver. J'y laisse mes plumes d'aigle et y gagne celles du corbeau.
Brusquement, le monde ici-bas me rattrape de ses griffes de glaise: tu es au loin, plus malade que moi et dans les bras d'un autre, ou d'une autre ; je fonds comme mannequin de cire ligoté près de l'âtre où flambent les lourdes bûches d'inquiétude.
ASSOMPTION
C'est une surprise cerclée de panique qui s'avance à la rencontre de sa chair lorsque la charmante Papesse l'installe en croix sur la couche de l'alcôve. Elle affiche le sourire dément de l'initiatrice et après l'avoir entravé s'empale sur lui. Des images défilent, des roues tournent, noeuds des temps anciens et vrombissements de terres englouties, dagues limpides qui tournoient dans le crâne. La belle dame, dont la seule mercy porte les couleurs du coup de grâce, s'empare en conséquence du masque d'Horus, lequel est en or et garni de pointes à l'intérieur. C'est avec solennité, et noir ouragan foulant le sol de sa joie, qu'elle le plaque sur le visage de son amant dont le rire se fige et dont l'âme crache du sang à mesure qu'impitoyable s'incruste le cadeau acéré.
Parce que c'est au moment de jouir que crève la caricature d'icelui et que Lilith accouche d'une nouvelle Bête dont le regard est flamme droite à odeur lucide.
L'HEURE DU CONSTAT
Désirable, mouillée de lueurs sataniques, voici mon hétaïre aux yeux d'évasion fatale, aux griffes de tigresse éduquée à tuer les cirques.
Elle est trajectoire reptiligne, sens interdit, malédiction et renouveau par les flammes ; sa peau se nomme brûlure dès que j'approche mes doigts de ce miracle qui me dévaste.
Et voilà.
Moi, dragon chez qui l'or le dispute au sable, maté par son sourire.
Si tous les espaces s'incendiaient de fureur, et que la géométrie du visible était assassinée par une nuit noire, elle demeurerait larme de foudre dans un écrin d'obsidienne, séduction de l'irréparable, sainte courtisane qui sait faire de mon âme une étoile dansante.
Son désir tournoyant ébranle mon crâne, je saute sur l'occasion et la renverse dans les draps sombres comme l'ironie du désastre qui me guette.
Je la prends comme on lirait un grimoire où réside la solution de l'existence, et c'est un continent de fièvre qui s'abat sur moi, me réduit en cendres qu'elle disperse d'un souffle.
CHAPITRE CLVI : Où IL PORTE UN TOAST À LA FEMME ECARLATE
Ton baiser, tes lèvres qui fouillent mon cou telle une meute de renards enragés, voilà qui saccage la très antique camisole de traumatismes, m'offre accès au vol express direction l'Unité - étrange retour du même sur la scène terminale. En revanche, j'embrasse la nuit de ta nuque comme plongerait tel alligator dans la nuit de l'origine.
Traire le sang du jouir à même le pis de l'étreinte, comme un hommage au diable en chef qui trône sur son nuage de poignards: c'est donc exactitude du rugissement, fracas de l'or tantrique au jour d'aujourd'hui. La sombre prêtresse, victime de mes noeuds, s'empale en gémissant sur mon pieu...
Peut-être était-ce toi l'Ange qui en songe me fit avaler le Liber Legis ?
Je te crie, tu me meurs, torche de noire passion dont je lèche les paupières, je suis soleil crucifié, tu es lune en rut. Heureux prisonniers d'un merry-go-round de coups de griffes et de morsures, nous roulons tout en bas de l'amer ravin où l'étang de flammes nous attendait et nous dévastons l'un l'autre jusqu'à ce qu'un parfum de foutre s'en vienne flatter les narines de l'Absolu.
KISS ME DEADLY
C'est à toi que je pense en ce terrible jour où le canon du suicide ricane contre ma tempe: toi seule savait repousser d'une gestuelle horienne le sombre magma à l'assaut de ma vie. A peine invoquée, tu es là qui évolues avec la même grâce que le serpent d'émeraude encerclant l'Univers de sa joie sans répit. Je clos mes paupières et embrasse le centre de ton être, cette étoile qui danse et rit tout en désintégrant l'espace de sa folie tournoyante.
Tu es Lumière qui jaillissant de la Porte de la Loi fonde l'Instant: toi, mon pauvre amour - avec vue sur la mort.
Je sombre dans le fleuve scintillant, me laisse porter par les flots argentés jusqu'à l'île des morts où depuis longtemps déjà m'attend quelque chose de sinople, de si noble, à 911 roses de tendresse. Cette île de mort est également île de vie : arcane jalousement gardé. Tel 347 qui flambe à mon index droit.
Tu es ce qui m'est arrivé de mieux en cette vie et dans l'autre tu seras ma voûte nocturne, prêtresse de Babalon dont les ongles de fer déchirent les apparences, flambeau ivre qui d'extase sursaturera le Palanquin ; oui, qui d'extase sursaturera le Palanquin.


Février 1996 - Mai 1997 e.v.
M'écrire pour me dire tout le bien que vous pensez de moi