PAUL GREGOR


La vallée des monstres

Paul Grégor est l'auteur de plusieurs romans publiés chez Julliard, qui tous témoignent d'une vision frappante et d'un sens aigu de l'aventure. Il a longtemps séjourné au Brésil, où se situe l'action de presque toutes ses œuvres. C'est également de ses expériences dans ce pays qu'il a ramené la matière de la nouvelle fantastique que voici — nouvelle inquiétante et qui “pourrait être vraie“.



Il y a six ou sept ans, j'étais camionneur. Seul à bord de mon éléphantesque et vétuste tacot, je faisais des voyages de deux à trois mille kilomètres à travers la savane et la brousse brésilienne. Les pistes permettaient une lenteur moyenne de 20 kilomètres-heure, et les journées au cours desquelles on avait croisé plus de deux véhicules étaient teintes d'émerveillement devant la densité de la circulation.

Vers la fin d'un après-midi ensoleillé (comment décrire la densité et l'angoissante douceur de cette solitude ensoleillée ?), je découvris que je m'étais égaré. C'est assez banal là-bas, et puis un détour de quelques heures ou quelques jours ne signifie pas grand-chose, au cours d'un transport de marchandises que les destinataires sont ravis de recevoir, suivant le cas, avec un, deux ou trois mois de retard. La seule chose qui ne compte vraiment pas là-bas, c'est le temps. On le laisse couler, comme l'inépuisable lumière dorée. Je ne pouvais savoir que celle qui m'illuminait à ce moment-là allait dans quelques minutes incendier l'épée flamboyante de l'archange.

Donc, je m'étais fourvoyé dans une espèce de chemin creux, de vallée étroite où je n'avais rien à faire. C'était comme un goulot long d'un kilomètre, serré entre des collines abruptes, grandes et productrices de mauvaises herbes. J'avais une rage de dents. La chose à ne pas avoir au cours de ses randonnées. La vallée était sombre. Une inquiétude étrange me chatouillait les nerfs.

Le goulot me conduisit dans la bouteille. Quelle bouteille ! Un champ ovale mesurant environ de cinq cents à mille mètres de largeur et à peu près trois fois autant en profondeur. Des montagnes à gauche et au fond, une brousse épaisse à droite.

C'était plat comme une assiette ovale. Il n'y avait des deux côtés de la piste que de l'herbe courte, humide, lépreuse. Le sol devait être marécageux. Les touffes jaunies semblaient flotter. Rien qu'en y regardant, on se sentait enfoncer jusqu'aux genoux et au-delà, dans une masse collante.

Mais cette impression n'était peut-être que le prolongement de l'effroi causé par la subite apparition des monstres. Ils étaient au nombre de dix-sept, éparpillés dans cette étrange petite plaine.

Leur taille variait du clocher de village à la cathédrale. Il y avait deux énormes singes, des singes cosmiques, si j'ose dire, assis sur leurs monumentaux derrières et affichant des mines méprisantes. Puis trois dragons de races différentes, encore que dotés tous du même cou serpentin de vingt mètres, entortillés en nœuds gluants, et prêts à se jeter sur moi. Il y avait des panthères hurlantes aux dimensions d'un paquebot, des lions aux corps de crapaud et de salamandre, des têtes de rhinocéros qui flottaient entre des ailes de chauve-souris rappelant les envergures d'un Boeing, et surtout, il y avait cette bouche humaine, si finement dessinée, cette bouche qui hurlait toute seule, sans le moindre visage ni corps. Du reste, le corps correspondant aurait dû ressembler à la tour Eiffel, puisque ces lèvres auraient facilement couvert, en l'effleurant d'un baiser, la statue de la Vénus de Milo du Louvre. C'était une bouche racée, aristocratique. Une fureur inconnue la tordait en ce moment, son cri d'archange allait d'une seconde à l'autre glacer le sang de tous les monstres réunis.

Et ce qui n’ajoutait rien à son charme : elle était gris-noir. Comme toute la ménagerie apocalyptique.

Evidemment. La couleur du granit. Je me trouvais en face d'immenses blocs de pierre, qui jaillissaient par-ci, par-là, du sol marécageux, enveloppé dans le silence d'un cimetière, endormi sous le soleil.

Un jeu de la nature. Après le premier moment d'effroi, on se frotte les yeux. Tout y est. Jusqu'aux écailles des dragons, jusqu'aux sourcils dédaigneux des singes astronomiques.

Non, je ne l'ai pas inventée, ma vallée des monstres. Elle y est toujours, pour toujours, aux confins des Etats fédéraux Minas et Bahia. Régions plutôt calmes. Densité de la population : un demi-Brésilien par dix kilomètres carrés.

Stupéfait, j'arrêtai le camion et m'engageai à pied sur la piste. Ma tête tournait un peu, mes tempes battaient. Etait-ce la rage de dents ou le choc d'une nouvelle apparition qui surgissait maintenant devant mon regard, plus troublante que tout le mirage géologique, plus grande que les malédictions pétrifiées des lèvres de la caverne ?

Car la bouche était en réalité une espèce de grotte. Il y avait devant moi, à gauche de la piste, un mur de granit, légèrement incliné en arrière, ayant à peu près l’étendue de la façade de Notre-Dame. Les lèvres immenses, aux contours délicats encore que tordus de fureur, se trouvaient au milieu de cette plaque presque noire, apparemment lisse, à une douzaine de mètres du sol.

Et sous cette sculpture surréaliste, au milieu du sentier, devant moi, à une centaine de pas : une silhouette de jeune fille. Pas en pierre celle-là. Debout, immobile, l'inconnue m'attendait dans une colonne de feu.


Des vapeurs montaient sans doute du sol boueux. Les rayons déjà obliques du soleil y provoquaient toutes sortes de jeux optiques.

C'était ce que je me disais en marchant vers la colonne biblique pour me rassurer, car tout cela me paraissait de plus en plus absurde.

Y avait-il en face de moi deux colonnes avec deux filles ou étais-je simplement ébloui ? Apercevai-je un bout du mur de granit, au travers de ce grand corps de femme à la fois transparent, massif et menaçant ? Cela me rappelait de plus en plus ces rêves qu'on fait parfois à l'aube, étant à moitié éveillé et croyant apercevoir ses cauchemars dans un décor réel.

Marchais-je vers l'apparition ou avançais-je en glissant, irrésistiblement attiré par la succion d'un vide que je sentais devant moi ? Quel était cet assourdissant bruit de chemin de fer, pourtant inexistant dans un rayon d'un bon millier de kilomètres ?

Derrière la jeune fille, cette forme qui se trémoussait sans le moindre vent, était-ce un buisson desséché ou un horrible poulpe en train de dégager du sol ses tentacules gélatineux ? J'aurais voulu reculer, m'arrêter au moins. Mais je n'étais plus moi-même. J'avais peur. Je venais de penser (et c'était ma seule pensée claire) qu'un autre, un étranger, s'était installé dans ma peau.

Lorsque je me trouvai enfin à deux pas d'elle, j'eus brusquement l’impression de déboucher d'un long tunnel noir à la lumière du jour. D'une seconde à l'autre, sans raison apparente, tout redevint normal sinon banal. Je devais avoir une petite fièvre. C'était tout.

Bien sûr, cette fille, plantée dans ce décor, avait tout ce qu'il fallait pour m'intriguer.

D'abord sa taille. Aucun rapport avec les monstres environnants, mais quand même insolite pour une femme. Pas loin d'un mètre quatre-vingts, évaluai-je, au bout de quelques instants.

Mais tout d'abord, je n'évaluai, ne conjecturai rien du tout. J'eus le souffle coupé par sa beauté. Je regardais ses haillons. Je n'arrivais pas à la situer. Un tissu de jute sans couleur, rafistolé, couvrait son corps de reine mythologique, jusqu'aux robustes pieds nus de paysanne.

Il n'y avait pas de ferme par ici. Rien que des collines vides et de mauvaises herbes. Le patelin le plus proche devait se trouver à cinq cents kilomètres. Au surplus, malgré son accoutrement et son baluchon au fichu bariolé, posé au bord du sentier, elle ne ressemblait en rien à une fille de ce peuple.

Peau d'ivoire, cheveux d'amazone, avec une raie au milieu, très grands yeux, visage oblong, ovale presque trop régulier, et dont l'immobilité m'impressionnait plus que le menton trop volontaire et ce point d'exclamation au-dessus des lèvres taillées au rasoir : ce vigoureux nez grec qui me faisait penser à l'Iliade, à l'Asie Mineure, à la Mésopotamie, à tout, sauf à la savane brésilienne. Elle semblait avoir vingt-cinq à trente ans.

— « Salut, étranger, » me dit-elle sans bouger, de la voix rauque d'une très vieille matrone. Rien ne m'étonnait plus.

— « Salut, » lui dis-je. « Je m'étais engagé sur la route de Santana, puis j'ai dû confondre une de ces sacrées voies transversales avec le grand chemin. Toutes ces routes sont aussi moches les unes que les autres. Tu peux m'aider ? Qu'est-ce que c'est par ici ? Je n'y suis jamais venu. »

Elle jouait toujours à la statue et me lança du bout de ses lèvres hargneuses, presque immobiles :

— « Tu y es aujourd'hui parce qu'on t'a obligé à y venir. »


Le soleil baissait rapidement.

La campagne brésilienne est bourrée de mysticisme. On y trouve aussi pas mal de syphilis héréditaire et de folie, ajoutai-je en pensée. Un grand calme était descendu en moi, Dieu sait d'où, malgré ma rage de dents.

Arrêter le camion à la tombée de la nuit, dormir à moitié nu, sur la montagne de sacs ou de caisses, dans l'air tiède sous les cataractes d'étoiles du ciel brésilien, c'était une perspective délicieuse.

J’éprouvais quand même le désir obscur de m'offrir ces délices aussi loin que possible de ce lieu bizarre.

— « On m'a obligé à venir ici ? Qui ? Comment ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »

— « Rien. Les malheureux qui fréquentent cet endroit à l'heure du crépuscule sont obligés d'y venir. Ils n'ont pas de camion. Pourtant ils viennent de plus loin que toi. Et pour peu de temps. Hélas ! »

— « Quels malheureux ? D'où viennent-ils ? Qui sont-ils ? »

Elle fit un pas vers son baluchon, posa son pied dessus et leva brusquement, comme si elle avait vu ou entendu quelque chose, son visage déroutant vers la bouche de granit, qui était là-haut, juste au-dessus de nous.

— « Qui ? D'où ? » répéta-t-elle. Sa voix semblait se clarifier au fur et à mesure que les ombres s'allongeaient. « Des malheureux qui me ressemblent. » Elle indiqua sa poitrine d'un coup de poing pareil à un geste de pénitence. C'était une poitrine puissante et vivante, glorieusement vivante.

« Ils vivent dans le ventre de la terre, » continua-t-elle, « dans des galeries qui descendent loin jusqu'au fond des mers. Il y en a qui sont encore plus profondes. »

Elle était donc détraquée. Ou droguée. On fume des quantités industrielles de maconha dans la solitude de la brousse. De cette brousse pleine de racines et d'herbes inconnues, de poisons et de contre-poisons secrets.

— « Tu es d’ici ? » demandai-je. « Tu peux m’indiquer la route de Santana que je viens de perdre ? »

Les ailes étendues de l'un des dragons monumentaux, à une centaine de pas de nous, frémissaient-elles, ébauchant des battements saccadés ? Ou était-ce le jeu d'ombres fugitives, glissantes ?

— « Toutes les routes sont perdues, » l'entendis-je dire, « toutes sauf celle qui mène ici. »

— « Ici ? Pourquoi ? Quelle est donc cette vallée ? »

Cette fois-ci elle me dévisagea avec un petit sourire de géante hautaine mais indulgente. Mon ignorance l'amusait.

— « Tu ne sais donc pas ce qui se passe par ici ? Et tu es pourtant éveillé. Tes yeux sont ouverts. Tu vois que cet endroit n’est pas comme le reste du monde. »

Elle se pencha sur moi. Ses seins puissants effleuraient mon épaule. Ma gorge se dessécha subitement. Elle me chuchota à l'oreille :

« Ici, ce n'est plus le monde. »

— « Continue! Dis-moi, explique-moi tout ! » Ma voix me surprit. Elle tremblait d'une avidité que je n'avais pas éprouvée une minute plus tôt.

Son haleine était tiède comme les rayons du soleil mourant, ses lèvres minces s'entrouvrirent, humides, ses yeux gris m’enveloppèrent comme les eaux d'un lac de montagne où, adolescent, j’avais failli me noyer.

« Je ne peux pas t'en parler. Il n'y a rien à expliquer. »

— « Si ! Je t'en prie ! »

Je l'implorais presque. Ses yeux s'élargissaient, changeaient de couleur, devenaient verts, luisants. Je me sentis étouffé par le désir naissant de les pénétrer, d’apprendre ce que leur fond cachait. Etait-elle en train de m'hypnotiser ?

Pendant quelques instants son regard me scruta en silence.

- Si je te révèle le secret, promets-tu de faire ce que je te demanderai ensuite ? Même si cela t'effraye ? Même s'il s’agit de suivre les visiteurs de cette vallée jusqu’aux entrailles de la terre ? Jusqu’à l’Empire du Feu ? »

— « Je ferai tout ce que tu veux. Je n'ai peur de rien... si c'est pour toi, » balbutiait le double désaxé et amoureux qui avait pris possession de moi.

— « Bien. Voilà. Ecoute. Ici, dans cette vallée et là-bas, beaucoup plus loin où la brousse a tout englouti, c'était autrefois le pays des gens heureux. Il y a longtemps, très longtemps de cela. Le ciel n'était pas comme aujourd'hui. Il y avait deux lunes : celle-ci et une autre, deux fois plus grande. Les hommes et les femmes qui vivaient par ici passaient leurs jours à rire et à chanter. Comme celui de très jeunes amoureux, leur cœur rayonnait toujours. Toujours, parce qu'ils ne mouraient pas. Ils vivent encore dans les profondeurs de la terre. Ils viennent ici de temps à autre pour pleurer et pour boire à la source de l'esprit de la nuit brûlante. Là où je te ferai boire. (Car tu oseras. Tu me l'as promis.) Ils mangeaient des fruits savoureux et les bêtes étaient leurs amies. Même les plus monstrueuses comme celles que tu aperçois ici. Elles furent pétrifiées au moment où l'Esprit de la Nuit Brûlante chassa d'ici les hommes pour les punir de leur crime. »

C'était elle, la nuit brûlante, le crépuscule brûlant. Sa main droite était sur mon épaule, son corps dru touchait, cernait, épousait le mien. Frémissant, je saisis sa taille. Alors elle me repoussa.

Quant à la suite, il ne m'en reste que des images confuses. Je me souviens qu'à ce moment-là, l'expression de son visage me glaça et me coupa la parole. Un nuage de fumée passa devant ses yeux et je vis des flammes qui léchaient ses joues comme si un feu de branches fines et sèches brûlait autour d'elle. Pendant une seconde je crus apercevoir le visage d'une bête infernale, proche parente des autres qui nous entouraient. Ensuite le voile brûlant se dissipa. Tout à coup je me sentis grelotter.

« C'était cela, le crime, » murmurait-elle. « L'avidité de vivre. Tu veux m'aimer, pauvre ami ? Tu n'as toujours pas compris ? Je suis morte depuis longtemps. Mon corps : un cadavre qui ne peut pas mourir entièrement. Comme les compagnons que j'attends, je viens des entrailles de la terre. Et maintenant tu dois m'obéir. Tu monteras dans la bouche de la nuit, qui brûle là-haut. Tu boiras à la source de la nuit. Si tu en bois trois fois par an, tu ne mourras jamais. Tiens. »

Elle me tendait ce que je pris pour un vase de terre cuite comme on en voit souvent. J'aperçus un sentier droit, escarpé, rappelant un escalier primitif et qui conduisait vers un coin de la bouche. Je montai comme un automate. L'intérieur de la grotte était obscur mais j'entendis le clapotement de l'eau. Grâce à mon briquet je finis par trouver le mince filet qui coulait d'un mur noir. Je bus et me sentis rafraîchi.

Quand j'arrivai en bas, la grisaille bouchait déjà la vue partout. Elle n'y était plus. Je la hélai. Pas de réponse.


Après avoir roulé deux heures à travers l'obscurité, sur la route de Santana retrouvée par hasard, je recommençai à me poser des questions et à réfléchir à peu près normalement. En même temps je constatai que ma rage de dents avait disparu. Je me sentis joyeux comme un adolescent. La vie était redevenue une splendide aventure sans borne, sans fin.

Etait-ce une vagabonde détraquée ? Probablement. M'avait-elle hypnotisé ? Peut-être. Je suis pourtant assez réfractaire à ces influences.

Mais où était-elle allée chercher le vase qu'elle m'avait laissé ? Selon le géologue consulté à Rio, il est en pierre et vient de gisements très profonds et très anciens. Il en a pu déterminer l'âge. Oui, on pouvait se baser sur des déductions très précises, mathématiques, car la pierre, le vase, quoi, confronté avec un compteur Geiger, se révèle radioactif, et il avait plus de 300.000 ans.

En revanche, j'ai dû renoncer à l'immortalité promise. Je suis plusieurs fois retourné à la vallée des monstres. Un peu par curiosité, un peu dans l'espoir d'y retrouver ma fée vagabonde. Elle brillait par son absence constante, et au surplus je ne trouvai plus la moindre source dans la grotte. Je n'en étais pas trop étonné. Sur le haut plateau du Brésil Central, il y a beaucoup de rivières qui disparaissent périodiquement.

Quelquefois, avant de m'endormir, l'image de l'inconnue me revient à l'esprit. Pourquoi était-elle si différente de tout ce qu'on a jamais imaginé, comment a-t-elle pu descendre dans des mines assez profondes pour y trouver ce vase préhistorique, et surtout pourquoi avais-je alors ressenti cette fraîcheur, cette joie de vivre, inconnue et pourtant familière ?

A l’approche du sommeil et des rêves, je crois dur comme fer qu'elle a dit la vérité, qu'elle n'avait pas d'âge et qu'elle m'était apparue venant de très grandes profondeurs, où le temps s'est arrêté pour toujours.


[© The Estate of Paul Gregor.
Nouvelle parue in FICTION n°132, Editions OPTA, Paris, novembre 1964]

 


 

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