LILITH ET LE POEME
LILITH Ô LILITH
“Je dis que ces noms nommaient des forces, des manières d’être, des modalités de la grande puissance d’être qui se diversifie en principes, en essences, en substances, en éléments.“
Antonin Artaud, Héliogabale.
Ben oui, ça patine forcément quand on veut maintenir la Déesse sur l’orbite d’une “peur primitive du vivant“ axiomatique, le temps de l’évacuer pour la récupérer dans une Maternité lavée du grouillant/visqueux/brrr... de la procédure biologique.
L’Immaculée Conception, triade-façade où il se sucre dans un agencement concevante/conçu nettement en faveur de ce dernier (le fruit “pur“ étant obligatoirement masculin) : un super plan — n’eût été la question de quelque élément déjà incontrôlé : la femelle (la femme ? mais les vocables évoluent, voyez-vous) résistait à ce raffinage. ------------------- M’enfin, on allait quand même pas y laisser de vieux os (primordiaux soient-ils). Une solution ça se trouve, foi de masculin vent en poupe ! Y a qu’à isoler la portion irréductible en un précipité du mal (puisque mal il constate), faisant du même coup acte d’utilité publique ————→ une “démone de la nuit“, archétype d’un terrorisme absolutisé pour cause d’ignorance. Dans le doute, il ne s’abstient pas.
Lilith ô Lilith
dans les ténèbres que trouent les spots de leurs fantasmes
ils t’entretiennent épouvantail leur Refoulée chérie,
toi qui hors calcul éludes le dosage, nécessaire à mâle survie,
d’une féminité plus-ou-moins volatile
C’est d’ailleurs pas pour rien qu’ils s’accrochent à un mode antithétique facile à piper :
Il est Dieu Elle est l’Amante du Diable
Il est infigurable Elle est callypige
Il se définit par la distance et garantit Elle habite les veines de la terre ;
son inaccessibilité en ne s’adressant elle élit corps dans l’ici et
aux humains qu’au sommet de quelque maintenant, sans frontière
montagne, à travers un rideau de feu
etc...
Lilith ô Lilith
dans leur code ils disent que tu as prononcé l’Ineffable ----
parce que tu annonces les confins de leur expérience, parce qu’ils te trouvent là où leur pensée s’essouffle ;
ils recensent en toi toutes les malédictions... pour sans cesse ajourner l’inéluctable face-à-face avec leur impuissance (l’ultime, le reste n’étant que biterie) à se vivre passerelle du visible à l’invisible ;
cette déficience que décèle le constant recours à une entremise (prophètes, gourous, sauveurs, maîtres — tout respect dû aux ci-devants, sans préjudice aucun quant à leur vaillance spirituelle/accomplissement) ; cette assignation à demeure sur une seule rive ; voilà ce qu’ils cherchent à conjurer en t’enserrant dans le faisceau de leurs doigts accusateurs.
Lilith ô Lilith
tu présent-es Sans-Nom
tu joues à la croisée du temps et de l’éternité.
On insiste sur sa lubricité, promiscuité, son manque de (re)tenue, son insatiabilité, l’abîme sans fond de son désir — l’ensemble dûment marqué du sceau de la Faute. Et ce n’est pas tant la ronde sexuelle en elle-même (à laquelle il participe — enfin, au gré de son chronomètre) qu’il incrimine, mais le déferlement de sa jouissance, la salope ; mais cette exubérance-cataracte où s’annihilent les manœuvres de neutralisation.
Et il suffit d’évoquer les prêtresses dans les temples d’un temps jadis (mythique ? pas si sûre, moi) pour voir réunies l’œcuménique inquisition de la chair et les féministes & co., dans la réduction de la démesure en acte à une prostitution qualifiée de “sacrée“ eu égard à la gêne aux entournures...
mais...
dans la Mosquée Bleue, à Notre-Dame de Paris, ou dans les grottes de
l’Isalo : dans la couche offerte par les rayons conjoints de tous les soleils
toutes les lunes, accueillir à corps vibrant le toujours premier et dernier
amant, l’inconnu immédiatement reconnu lorsque se célèbre l’Instant...
Simone Rasoarilalao