LILITH ET LE POEME
A PROPOS DE L’ETOILE LILITH
I. LES NOMS D’ALGOL
Lilith, dans le ciel, est d’abord identifiable à l’étoile Algol b Persei ou la Tête de Gorgone. Nous croyons utile de traduire ici l’essentiel des renseignements que Richard Hinckley Allen donne à son sujet, dans son ouvrage Star names, their lore and meaning, New York, 1899 (réimp. 1963) :
“Algol, le Démon, l’Etoile démoniaque, le Démon scintillant, de l’arabe Râ’s al Ghûl, la Tête de démon, porterait ce nom en raison de ses rapides et remarquables variations ; mais je n’en trouve aucune preuve ; le nom a probablement été emprunté à Ptolémée. Al Ghûl, littéralement, signifie “maléfique“, et le nom apparaît aussi dans la Goule des Mille et une nuits ; de nos jours le nom s’est corrompu en Alove qu’on employait pour cette étoile il y a quelques siècles.
“Ptolémée la cataloguait comme tvn en gorgoniw o lamproV, “la brillante parmi celles de la tête de Gorgone“ ; il fut suivi par Al Tizini dans son Nâ’ir car, avec p, r et w, elle constitue le groupe bien connu de Gorgonea prima, le Gorgonion de Chrysococca, Gorgoneum Caput de Vitruve, Caput gorgonis d’Hygin, Gorgonis Ora de Manilius.
“Pour les auteurs astronomiques d’il y a [quatre] siècles, Algol était Caput Larvae, la tête de spectre.
“Hipparque et Pline firent des étoiles de la Gorgone une constellation séparée, sous le nom de Tête de Méduse, nom conservé presque jusqu’à nos jours, mais toujours en liaison avec Persée.
“Les Hébreux connaissaient Algol sous le nom de Rôsh ha Sâtân ; la Tête de Satan ; selon Chilmead, Rosch hassatan, la Tête du Démon mais aussi comme Lilith, du nom de la première femme légendaire d’Adam, vampire nocturne du monde inférieur, qui réapparaît dans la démonologie du Moyen Age comme la sorcière Lilis, personnage de la Nuit de Walpurgis de Goethe.
“Les Chinois lui donnèrent le sinistre nom de Tseih She, ‘les cadavres entassés’.
“Les astrologues, naturellement, déclarèrent que c’était la plus fatale, violente et dangereuse étoile des cieux et c’est certainement l’une des mieux observées, l’une des plus remarquables du ciel boréal.“
“En effet, selon Vivian Robson, Algol est la plus mauvaise étoile des cieux ; Ch. Pezellius dit qu’elle “excite chez l’homme la cruauté et la violence et le pousse soit au suicide, soit au meurtre d’autrui. Située au point ascendant d’un thème natal elle présage une mort violente“. On l’identifie aussi, parfois, à Hécate.
“Le caractère variable d’Algol semble s’expliquer par le fait qu’elle comprend deux étoiles, dont l’une tourne autour de l’autre en une période de 2,87 jours, si bien que la magnitude de l’étoile passe de 2,2 à 3,5.“
II. SHAKESPEARE ET LA TÊTE DE GORGONE
Dans l’œuvre de Shakespeare, ainsi que l’indiquent aussi bien C. T. Onions dans A Shakespeare Glossary (Oxford, 1911) que M. Spevack dans Harvard Concordance to Shakespeare, le mot Gorgone apparaît à deux reprises, une fois dans Macbeth et une autre dans Antoine et Cléopâtre.
Nous avons montré de manière détaillée que dans Macbeth, il s’agissait d’un aspect essentiel de la pièce1 puisque celle-ci est en réalité une restructuration du mythe de Persée et que son image-mère, celle autour de laquelle elle s’est organisée, est précisément la tête coupée de Gorgone. Cela se trouve souligné par l’exclamation horrifiée de Macduff découvrant le meurtre de Duncan :
“Approchez de la chambre et une autre Gorgone
Aveuglera vos yeux.“ (II, III, 70-71).
Nous nous permettons de renvoyer aux citations que nous avons regroupées et au tableau mettant en évidence les nombreuses correspondances entre la structure de la pièce de Shakespeare et le mythe de Persée. Aux diverses précisions que nous avons données, nous ajouterons seulement celles-ci : Persée était associé à l’ancien solstice d’été, qui marquait alors le début de l’an ; Macduff, héros du Capricorne, qui coupe la tête de Macbeth, est une sorte de Persée chrétien, lié à Noël et au début de l’année liturgique.
Dans Antoine et Cléopâtre, Antoine, qui est un général et un conquérant, est, dès le début de la pièce, considéré comme “martien“ (I, I, 4). Cléopâtre dit de lui :
“S’il paraît d’un côté sous les traits de Gorgone,
De l’autre c’est un Mars.“ (III, V, 116-17).
Cela signifie nécessairement que, dans l’horoscope d’Antoine, existe un aspect néfaste entre Mars et Algol. Il ne peut s’agir d’une conjonction car, dans le thème d’Antoine, ainsi que nous l’établissons2, le Soleil est en Sagittaire et l’élongation serait trop grande. On doit donc supposer une opposition d’Algol à Mars en Scorpion qui ne peut conduire qu’à une mort funeste.
III. NERVAL ET LILITH
On constate chez Nerval une obsession de Lilith mais qui se manifeste principalement dans des notes que le poète n’avait pas publiées3. Il y est, à diverses reprises, question de la redoutable goule Lilith-Alilath ou Lilith-Kabar (Sépulcre). Citons un feuillet conservé à la Collection Spoelberch de Lovenjoul :
Quelle que soit cette f[emme] je l’ - Lilith ou Kabar, captive dans quelqu’un de vos paradis ou de vos enfers, mon âme délivrée ira la rejoindre.
Citons encore :
La reine du mal. L’initiation dernière, sa tête coupée levée vers le ciel.
Et une note de l’appendice du Voyage en Orient sur “La légende de Soliman“ disait :
Cependant Dieu souffla la vie dans les narines de l’homme et lui donna pour compagne la fameuse Lilith, appartenant à la race des Dives, qui, d’après les conseils d’Eblis, devint plus tard infidèle et eut la tête coupée.
Cette insistance sur la “tête coupée“ de Lilith montre bien que Nerval identifiait la première femme d’Adam à Algol.
Mais il faut, en outre, relever que l’étoile maléfique, qui présage en général mort par décapitation ou pendaison, puisqu’elle affecte le cou (signe du Taureau), revêtait pour le poète une signification personnelle. En effet, dans son thème de nativité, Algol était en double conjonction avec Mars et Mercure à 24°/25° du Taureau. Or l’étude de l’œuvre de Nerval, en particulier celle de Sylvie et des célèbres sonnets El Desdichado et Artémis4, montre clairement que Nerval connaissait son horoscope de manière précise.
Jean Richer
(4) Nerval, expérience vécue et création ésotérique, Paris, Guy Trédaniel, 1987.