LILITH ET LE MYTHE
LILITH OU LILITU ET LE TANTRISME KABBALISTIQUE
Il se peut très bien que LILITH puisse être conçue sous plusieurs aspects, comme un arbre aux multiples branches, au tronc principal et ses racines.
Evoquant ainsi tous ses devenirs depuis une LILITH traditionnelle et originelle, aux racines Suméro-Babyloniennes, en tant que l'ancienne “LILITU“.
Biblique, avec un impressionnant corpus de textes apocryphes, la LILITH mythique et érotique, le tronc de l'arbre en quelque sorte.
Une branche Arabe et Persane encore mal identifiée et négligée.
Une ramification très importante à caractère plus ou moins ésotérique et magique, la LILITH des évocations et conjurations.
Les rameaux glorieux d'une poésie romantique et fantastique, qui se perd parfois mais, c'est une conséquence naturelle, tant elle s'éloigne de sa base, c'est pourtant certainement sa couronne la plus belle et fascinante pour laquelle les artistes inspirés ont façonné des œuvres étranges, épopées... romans...théâtre, journalisme... principalement au XIXème siècle.
Elle a aussi une orientation prophétique et messianique dont les greffes ne manquent pas : Astronomie, Astrologie ...
Elle apparaît enfin dans le monde du cinéma, publicité, B.D., etc... et bien sûr dans l'inévitable psychanalyse.
Des aspects parasitaires : lichens, champignons, il lui fallait aussi un côté morbide et pourrissant pour évoquer son ancienneté fossile, sa gloire passée d'une noblesse éteinte, descendue dans la rue maintenant avec les féministes.
En fait, cet arbre est immense et a une sombre splendeur. Il s'étend jusqu'au ciel des étoiles1 ; l'étoile MARGARITA et des Aérolithes dans le Talmud (GUITTIN 69b).
Son tronc fantastique et humanoïde comme le corps d'une belle femme noire, mais inversé, la tête invisible enfouie dans le limon adamique. C’est l'arbre à l'envers de la Kabbale, la Mandragore humaine replantée (Zohar I, 34a , 35b).
Remodelée, pétrie, sans cesse au goût des modes, des dialectiques du moment, LILITH étant née de la terre matricielle selon l'Alpha-Bêta de BEN SIRAH (IXème siècle), elle se révèle alors comme une mystérieuse matéria prima, et pourtant cette entité d'origine Babylonienne qui était essentiellement stérile, est devenue paradoxalement prolifique.
Il serait étrange que cette démone succube aussi malléable soit mentionnée si souvent dans la Kabbale Zoharitique si elle ne comportait pas des aspects ésotériques importants, aux conséquences considérables pour la mystique hébraïque, dépassant un simple aspect démoniaque négatif.
Car c'est bien en fonction du contexte Kabbalistique que l'on peut accéder à un niveau supérieur embrassant les mystères de Dieu et de sa Nature.
Pour revenir à cet arbre, symbole éminémment Kabbalistique, il vaut mieux savoir ce qui circule dans son tronc : la SCHEKHINA dans l'Arbre des SEPHIROTH, cette force puisée par les racines, qui monte vers le ciel et qui redescend du ciel vers lui.
LE BLASON
LILITH doit ses titres de noblesse les plus prestigieux, du fait d'être citée par le Prophète Isaïe, dans la Bible.
Le Prophète, dans une vision globale, évoque le décor d'un drame qui vient de se dénouer, hanté encore de fantômes dans un temps ancien ou prophétique de l'avenir.
C’est la vertu d'une vision, d'embrasser tout le devenir du monde et de contenir un enseignement aux portées métaphysiques surprenantes :
"Tous ses princes seront anéantis ;
Les épines croîtront dans ses palais,
Les ronces et les chardons dans ses forteresses.
Ce sera la demeure des chacals,
Le repaire des autruches ;
Les animaux du désert y rencontreront les chiens sauvages,
Et les boucs s'y appelleront les uns les autres ;
Là LILITH, le spectre de la nuit, établira son gîte,
Et trouvera son lieu de repos ;
Là le serpent fera son nid, déposera ses œufs,
Les couvera, et recueillera ses petits à son ombre,
Là se rassembleront tous les vautours." (Isaïe, 34,14).
Ces ruines des cités détruites du passé et notamment de Babylone, d'où vient la plus lointaine origine de LILITH, sont aussi les ruines de l'avenir et des civilisations inconnues que seule hante LILITH immobile, au repos, auprès du serpent auquel elle est apparentée dans la tradition Zoharitique en tant qu’épouse de Samaël, le serpent primitif.
Elle est une sorte de "Dame au bois dormant" , plus tragique et désolée.
Où donc Perrault a-t-il pu trouver l'idée de son conte symbolique ?
Cette belle princesse qui dormait, entourée de ronces et d'épines, dans un château devenu vétuste et que réveille un baiser du prince charmant... serait-ce LILITH, la Noire ?
Le commentateur RASHI explique le baiser par "Bouche de la Shekhina" (vaigash 1)et aussi "la Shekhina qui s'identifie à LILITH" dit "Je suis Noire“ et le Saint lui répond "Tu es la plus belle des Femmes" (Z. II. 97).
On sait le magnifique poème dédié à la noire fille de Jérusalem, le Cantique des Cantiques de Salomon :
"Qu'il me baise des baisers de sa bouche,
Car ton amour vaut mieux que le vin,
Tes parfums ont une odeur suave,
Ton nom est un parfum qui se répand,
C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
Entraîne-moi après toi. Nous courrons,
Le roi m'introduit dans ses appartements,
Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi,
Nous célébrerons ton amour plus que le vin,
C'est avec raison que l'on t'aime.
Je suis noire mais je suis belle, filles de Jérusalem,
Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.
Ne prenez pas garde à mon teint noir ;
C'est le soleil qui m'a brûlée." (Cant., I, 2-6).
Cette célébration d'amour est en effet l'union de la Shekhina avec son Seigneur Dieu. De même en Inde, Gauri, la brillante, a le teint noirci par le feu du Yoga et s'unit avec son époux divin Çiva.
"Si l'homme possède toutes les vertus, il reçoit son âme supplémentaire du degré Kether (la Couronne Suprême) où Jéhovah se manifeste avec la Shekhina" (Z. III. 243 a).
Ainsi LILITH s'identifie à la Shekhina ! La Shekhina qui est l'épouse divine de Dieu — comment cela est-il possible ?
La Shekhina a une double nature divine avec Dieu et le monde d'en haut et ténébreuse et en exil dans le monde d'en bas : cause du péché d'Adam.
Selon la Kabbale de LOURIA (XVIème siècle), le péché originel consiste en la séparation par Adam de la Shekhina et de son époux.
"C'est par la Shekhina que je fais mourir les coupables et c'est par elle que je fais vivre les justes" (Z. I. 23a).
Appliquant toujours le principe de dualité dans la manifestation , le Zohar identifie deux Shekhina, Celle d'en haut par le premier "Hé" du nom divin et Celle d'en bas par le second "Hé". Le premier "Hé" céleste analogue à l'Alma Mater, la Vierge Chrétienne, est l'épouse de Dieu, et le "Hé" d'en bas figuré par LILITH la noire, l'épouse de Samaël ou Satan l'exil et la mort.
Rappelons que le nom suprême de Dieu s'écrit "Yod Hé Vau" inscrit dans un triangle (correspondant au ternaire des 3 premières séphiroth). Puis, avec la répétition du deuxième "Hé" se forme un quaternaire "Yod Hé Vau Hé" - celui même de la création. C'est le nom ineffable murmuré dans le Saint des Saints une fois l'an, qui était aussi crié par les Bacchantes en extase.
En effet, la répétition du nom divin amenait l'union avec Dieu, comme le pratiquent d'ailleurs encore les soufis et les différentes sectes religieuses de l'Inde.
Dans la Kabbale Hébraïque, la lettre d'origine divine englobe une puissance créatrice en tant que vibration cosmique, le son, un rythme en tant que nombre.
Ainsi, le "Yod" de la première lettre du nom est le principe créateur phallique, germe et semence du monde.
Le "Hé", deuxième lettre du nom est la matrice, le principe féminin, la Matrona ou la Shekhina.
Le "Vau", l'union entre les deux qui provoque la conception ou l'enfant.
La répétition du "Hé" dans le monde inférieur et manifesté, nouveau principe femelle qui définit la valeur créatrice dans le monde du Démiurge.
Donc il se trouve que Dieu contient dans sa nature démiurgique, "Yod Hé Vau Hé", un principe mâle et deux principes femelles, reliés par le "Vau", valeur de lien ou de séparation.
Sans confondre, toutefois, que Dieu dans son principe suprême hors la création est de trois lettres seulement, "Yod Hé Vau". C'est "l'En Sof", l'infini, le ternaire sacré qui deviendra la trinité chez les Chrétiens, et dans sa manifestation créatrice démiurgique avec quatre lettres comme les quatre têtes de Brahmâ, créateur du monde en Inde, et les quatre Védas qu'il tient à la main (analogues à la Tora) pourraient bien en être l'origine.
Ces deux "Hé" en Dieu sont les deux Shékhina qui se retrouvent à l'origine dans la création de l'homme fait à son image en tant que EVE-LILITH2.
"La Mère d'en haut ne demeure auprès du mâle que lorsque celui-ci s'est constitué une maison en s'attachant à une femelle. C'est alors seulement que la Mère d'en haut répand sur le couple ses bénédictions de même que la Mère d'en bas. Ainsi le mâle ici-bas est environné de deux femelles à l'exemple de celui d'en haut" (51- 51 A. Z.).
Par la chute, la Shékhina en exil dans "Malkhouth", le royaume satanique, la dixième séphira, la plus éloignée de Kether (la couronne), a rompu l'union d'en haut : c'est la brisure des vases (shevirath ha Kelim).
Désormais dans les ruines d'Edom, décrites par Isaïe dans le désert, entourée d'animaux sauvages, loin de son époux, LILITH repose dans une transe léthargique. Pour Isaac LOURIA, lorsqu'elle est sur terre, l'Ame est en exil tout comme la Shékhina est en exil.
On voit que LILITH ne saurait être seulement une vulgaire démone vampire accusée de siècle en siècle, de néant, d'avortement et d'un aspect refoulé de la maternité, etc... Si elle a certes un aspect chtonien, elle reste reliée à son essence divine, associée à la Grande Déesse. Dès son origine, cette ambivalence existe en Mésopotamie. Elle était "LILITU", courtisane sacrée, servante de l'antique Déesse Mère et présidait aux Hiérogamies.
LE TANTRISME SUMERIEN
A la source la plus lointaine que l'on puisse remonter pour l'instant, l'Antique Sumer, LILITU n'a pas encore son aspect démoniaque qu'on lui prêtera par la suite lors d'une première évolution des Mystères relatifs à la Grande Déesse. Elle participe alors au culte sacré de la Déesse comme patronne des prostituées, prêtresse et servante d'Innini, la plus ancienne manifestation d'Ishtar.
D'abord adorée comme Terre-Mère, principe créateur sous le nom d'Innini, dont les rites sexuels de fécondité primitifs ne subissaient encore aucune altération.
Mais elle devait par la suite s'intégrer une nouvelle dimension ouranienne, des constellations, et spécialement de l'Etoile Vénus. Tandis que l'ancienne Innini essentiellement tellurique était dépositaire de forces naturelles encore indifférenciées.
Une tablette rédigée en "sumérien classique" décrit la femelle, personnification de la concupiscence, comme étant sous la protection d'lnnini (op. cit. 74-75) (S. LANGDON — Tammuz and Ishtar).
"Envoyée par Innini, une belle et licencieuse jeune fille "Harlot" séduit les hommes dans les rues et les champs." Dans un texte grammatical, elle apparaît comme "la main d'lnnini" (Babylonica, II, 1881).
Selon S. LANGDON : "En transférant cet attribut licencieux d'lnnini en une divine "Harlot", les sumériens essayaient d'adoucir le caractère de la Déesse Mère d'un rôle impur mais, en aucun cas, ils ne réussirent à cacher sa grande figure de patronne de l'amour libre derrière la forme licencieuse de sa servante".
Dans les textes magiques, liturgiques et incantatoires, "Innini et la divine‘Harlot LILITU’ sont ensemble comme deux vierges sacrées" (Babylonica , IV, 1884).
Innini elle-même est d'abord une "Harlot sacrée" en sumérien : "ISTARITU".
"Et lorsqu'elle descend sur le monde, les gardiens des portes la saluent de ces mots : Vierge Innini, vers quel fils désires-tu aller ?“ (Ibid., 27-32).
Les prostituées sacrées devaient accomplir des offrandes et sacrifices sexuels en l'honneur de la Déesse, pour protéger toutes choses, les récoltes, obtenir des richesses, des naissances, maintenir les bénédictions d'Innini sur tout le peuple.
L'amour doit être consacré à la Déesse d'abord, et des lois furent promulguées concernant l'adultère non consommé au service d'Innini (Code of Hammurapi, 127.32).
Si, à son origine, LILITH-LILITU n'a pas encore sa forme de démon succube formel, elle participe aux mystères de la Grande Déesse comme une doublure érotique et sacrée.
La première fissure apparaît, semble-t-il, lors de l'intronisation d'Ishtar à la place de l'ancienne Innini "où la débauche se bornait au culte d'Ishtar et n'était autorisée nulle part ailleurs" (S. LANGDON).
Elle va devenir la servante de LILU, un être vaguement féminin, traduit en sumérien par "Sal - Lil - La" (S. LANGDON, Babylonian Liturgies, p. 12). Elle s'associe enfin au trio de LILU - LA LILITU et ARDAT LILI, un mâle et deux femelles.
"L'incube et le succube sont appelés en accadien ‘LILLAL’ et ‘KIEL LILLAL’ , en assyrien sémitique ‘LILU’ et ‘LILITU’, le mâle et la femelle nocturne, une seconde épouse succube femelle, en accadien‘ARDAT LILI’, la servante ou plutôt la concubine de la nuit" (Er Denormant, les Origines de l'Histoire, T. I, p. 380).
Cependant, il semblerait que cette transformation dans l'évolution de la magie babylonienne soit plutôt d'origine populaire. Le sens immoral des luxures consacrées à la Déesse s’accentue et va déplacer la LILITU en un rôle dénaturé de vampire succube. Et inversement, elle va concrétiser la débauche illégitime contraire à sa première fonction dirigée vers le service de la Déesse. Mais elle gardera un caractère ésotérique auquel certains Hébreux, à la suite de la longue captivité de Babylone, furent initiés aux mystères de la Déesse. Et ils conserveront à travers la révélation de la Kabbale (la Tradition) l'immanence de LILITH-LILITU à la Déesse Mère, identifiée à la Shékhina.
Joseph Plessis souligne dans sa préface à l’“Etude sur les textes concernant Ishtar Astarté“ (1921) : "Astarté fut, on le sait, une préférée parmi les divinités étrangères que les Israélites honorèrent sur la terre de la promesse, soit qu'ils se détournassent de Jahvé, soit que, plus souvent, presque toujours, ils essayassent une conciliation entre le culte légitime et les cultes idolâtriques dont les peuples voisins leur donnaient à la fois l'exemple et le goût." (p. 1).
Mais il y a certainement une autre raison à la métamorphose de LILITU en monstre qui va s'enliser dans une démonologie délirante comme le diable au Moyen Age chrétien.
Car Ishtar va révéler un drame religieux d'une portée considérable que l'on retrouvera dans tous les mystères antiques tels que ceux d'Eleusis, l'enlèvement de Proserpine.
Il s'agit de la descente d'Ishtar aux enfers qui sera le déroulement de la chute de l'aspect féminin d'en haut, personnifié par la Déesse, tombant dans les mondes d'en bas, dans les zones infernales et l'exil.
C’est pourquoi LILITU liée à la Déesse revêtira désormais un caractère sombre, démoniaque — l'amour sera détruit, remplacé par la haine.
Et aux confins du “pays sans retour“ :
“Ishtar laissera à la septième (porte) le vêtement de sa pudeur. De même que la vie sexuelle s'interrompt chez les animaux et chez les hommes tant que Ishtar demeure aux enfers, ainsi les enclos demeurent stériles tant que Tammuz est absent" (Ishtar Astarté, J. Plessis).
Les enclos ou enceintes sont les lieux consacrés à la prostitution sacrée autour du Temple.
"Depuis que Dame Ishtar était descendue au pays sans retour,
Le taureau ne montait plus sur la vache, l'âne ne s'approchait plus de l'ânesse,
De la servante dans la rue, l'homme ne s'approchait plus,
L'homme se couchait dans son appartement,
La servante se couchait de son côté.
(Etude sur les textes concernant Ishtar Astarté, J.Plessis, Paris, 1921).
Cette descente infernale entraînera une double conséquence érotico-rituelle. L'éclipse d'Ishtar provoquant l'occultation de la fécondité, la désolation dans le monde, aspirant à une restauration de la Nature ; et une intériorisation où cette descente sera perçue comme une nostalgie d'un état perdu ; nécessitant un retour à la source originelle, où l'union d'Ishtar et de Tammuz, son amant, sera rétablie.
Mais pour une réintégration des principes dissociés par la chute dans l'Hadès, le monde de la mort, la prêtresse Babylonienne devait être stérile, comme obligation rituelle.
Elle est désignée par le terme "ZERMASHITU", "Celle qui oublie la semence", qui ne retient pas la semence pour être fécondée.
"Comme LILITU, celle qui ne s'est pas tournée vers son mari, qui pratique un coït inversé, celui sur qui l'ARDAT LILI a jeté les yeux, l'homme que l'ARDAT LILI a étendu à terre, l'ARDAT LILI sur laquelle, comme sur une femme, l'homme ne s'est pas jeté, l'ARDAT LILI, qui vers son mari n'a pas tourné son sexe, l'ARDAT LILI qui dans l'étreinte de son mari n'a pas retiré son vêtement, l'ARDAT LILI dont aucun amant n'a brisé l'hymen, l'ARDAT LILI, dont la mamelle n'a pas de lait." (Magie Assyrienne, C. Fossay).
La stérilité devient négative, propre aux démons destructeurs identifiés avec les tempêtes et les déserts arides.
Si tout d'abord, il y a une mobilisation de toutes les énergies de l'être, sexuelles et psychiques, pour un sacrifice total offert à la Déesse, dans la hiérogamie, cette ascèse nécessitera une rétention de l'émission de l'homme, la retenue du semen, une initiation propre aux hiérodules.
Il est très possible que ces rites pratiqués dans les temples aient pu porter ombrage à l'Etat par les idées et coutumes contraires au développement de la fécondité, source de richesse et de puissance. Et que, nécessitant un caractère ésotérique, des rites secrets se pratiquèrent en dehors d'une prostitution plus profane . Esotérisme que l'on retrouve dans d'autres traditions relatives à la prostitution sacrée , comme par exemple en Inde avec les Devadashies.
La transition fut perpétuée dans le Judaïsme au sein même de sa "Kabbalah", comme une nouvelle révélation, s'intégrant les traditions magico-religieuses venant de sources diverses que les grands courants de l'Orient, créateurs de religions, répandaient dans le monde, et ayant connu différentes influences dont le contact avec les traditions tantriques en plein épanouissement.
Les écoles ésotériques étaient à leur apogée, Cénacle de Bagdad, groupes de philosophes, appelés "Les Etincelles"3, RABBI SIMEON, l'auteur présumé du ZOHAR lui-même, appelé "La Lampe Sainte".
Tous ces symboles ignés colorent les origines des cultes solaires de la vieille Déesse Mère, venant du Levant dont l'Inde du sud Dravidienne a gardé encore les traces du Matriarcat primitif.
Toujours magnifiée dans le culte de Shakti, Avatar de la Déesse, Durga, née de la lumière et du feu de tous les dieux réunis. De la Déesse Kâlî, le noir ciel d'orage qui contient l'éclair de l'Illumination.
Cette vocation vers la lumière qui éclaire et inspire les hommes verra naître toutes sortes de sectes religieuses, dont le SEPHER HA ZOHAR, "Le Livre de la Splendeur", créant sa propre école de Kabbale, développera une symbolique sexuelle, ésotérique, des commentaires sur l'union en rapport avec le divin et dans l'homme.
"Tout âme mâle est déjà unie à une âme femelle, de sorte que le mariage d'ici-bas ne fera que confirmer cette union céleste". (Z., I, 85.G).
De là à trouver les structures propres au tantrisme indien relatif à l'union sacrée était inévitable. Sans, toutefois, lui retirer son originalité propre et inspirée qui appartient à ce courant de pensée dont la mission s'adaptait à une autre forme de culture.
Si dans Dieu il y a deux épouses identifiées sous les aspects de la double Shekhina, il serait tout à fait impossible de ne pas voir la parenté avec le couple divin Çiva et ses deux épouses, la GANGA d'origine céleste (la voie lactée) et PÂRVATÎ d'origine terrestre, la fille de la Montagne.
Je dois m'arrêter ici afin de ne pas “susceptibiliser“ davantage les traditions propres du Judaïsme, et rappeler que Dieu est unique et essentiellement un pour Israël qui fut le champion du monothéisme, ces principes étant coexistentiels en Lui.
Guy CASARIL, dans son livre sur "Rabbi Siméon Bar Yochaï et la cabbale", commente un passage très important du Zohar à ce sujet, où il est dit :
"Il y a une Shekhina appelée ‘Servante’ et une Shekhina appelée ‘Fille du Roi’. Le corps dans lequel la ‘Fille du Roi’ s'est incarnée n'appartient certainement pas aux zones inférieures. Quel était le corps dont la ‘Fille du Roi’ s'est enveloppée durant son séjour terrestre ? Métatron. Ce corps est ‘Servante’ et son âme ‘Fille du Roi’“. (Zohar, II, 94b).
"La Shékhina-Servante est en correspondance avec la dernière séphirah, Malchouth (Royauté, Knesseth-Israël) : elle forme l'aspect inférieur, externe, et pour tout dire immanent de la Shékhina. Fille du Roi, phase intime, correspond, par l'intermédiaire de la troisième séphirah, Bina (Intelligence), au Visage Transcendant (Arich Anpin) de la hiérarchie séphirotique. Voir la Fille du Roi, la Shékhina intime, c'est en langage cabbalistique voir les Panim, les faces - qui demeurent toujours invisibles à l'intelligence d'En Bas. Voir la Shékhina externe, c'est voir les Ashorim, les dos - c'est la vision humaine ordinaire." (Casaril, p. 104).
Si en effet il y a bien deux Shékhina, une seule est véritable, le premier "Hé" dans le nom divin : Dieu et sa Shékhina, tandis que le deuxième "Hé" répété dans le monde inférieur n'est qu'un reflet du premier, comme la Lune se reflétant dans l'eau ; seule la Lune dans le ciel est réelle, celle d'en bas est illusoire.
Elle n'est apparente que dans la chute où elle se manifeste d'autant plus réelle que l'on s'identifie au monde.
Ainsi, elle devient une "pelure", "Kélipoth", l'écorce qui recouvre la vérité comme le fourreau de l'épée.
Mais ce n'est pas parce qu'une entité est illusoire qu'elle ne laissera pas de marque profonde, bien au contraire, son empreinte peut être terrible.
Le rêve aussi est considéré comme irréel se déroulant sur le plan psychique, il peut cependant laisser des traces de souffrances et d'angoisse qui seront ressenties même dans l'état dit de veille, perturbateur des initiatives de l'existence, de même que la névrose, etc...
L'existence elle-même ne peut être définie comme réelle, elle dépend d'une identification uniquement psychomentale, par une suite d'interférences incessantes avec les sensations qui créent le mirage de l'univers.
Le Bouddhisme s'est spécialement penché sur la nature de cette illusion en tant que phénomène essentiel4.
Dans le Mahayana, se retrouve cette polarisation en deux aspects dûs au phénoménisme apparent du monde.
Le Bodhisattva, ou Etre possédant les facultés de devenir Bouddha, dont la nature complexe manifeste un double aspect, l’un dit bénin et pacifique, et l'autre courroucé à forme démoniaque.
Le Bodhisattva à la face paisible est la manifestation de la miséricorde et vit dans le ciel de "Tushila" ou "des Gurus", ou le ciel d'Avalokiteçvara, il reste dans un plan idéal hors de la matière. Dans son autre nature, alors irritée, il s'incarne dans le monde des formes et du "Samsâra", monde de la souffrance où il fait flamboyer ses énergies de colère et détruit les forces anti-divines asouriques.
DETLEF INGO LAUF, dans son livre "L’Héritage du Tibet", précise : "Plus une divinité du bouddhisme Mahayana est pacifique ou mieux encore, plus elle est clémente, et compatissante, plus furieux et terrifiant est son aspect inverse, car c'est avec la même énergie secourable et miséricordieuse déployée pour la libération des créatures en peine que le Bodhisattva lutte dans son émanation furieuse contre les puissances du mal, contre l'erreur, l'illusion et l'ignorance, contre le doute, la haine et les desseins coupables." (p. 170).
“Ainsi le Bodhisattva VAJRAPANI, émanation du DHYANIBOUDDHA AKSOBHYA, se montre paisible en regardant vers le centre du Mandala (Archétype des émanations des mondes supérieurs), mais se retournant vers l'extérieur du Mandala prend une forme irritée vers l'espace des mondes inférieurs.“ (Le Mandala du Manjusrimulakalpa par Ariane MacDonald, Adrien Maisonneuve, 1962).
De même, LILITH LILITU, la Shékhina d'en bas retournée vers son essence, la féminité transcendante, la Shékhina d'en haut, conduit à l'union hiérogamique avec la Déesse Mère originelle, tandis que tournée vers la chute, dans les mondes profanes, elle personnifie au contraire la corrosion et destruction des mondes inférieurs de l'ignorance, "Avidia", la souffrance, la mort, les caractéristiques les plus connues de la LILITH infernale.
On retrouve ce dualisme transcendant établi dans la philosophie du Védanta indien : deux aspects métaphysiques s'incarnent dans la féminité en deux natures distinctes.
Une relative à la connaissance VIDIA, l'épouse qui tend vers la libération des ténèbres et de l'ignorance, l'autre tournée vers la "non-connaissance", AVIDIA, tendant au contraire vers l'obscurité, l'emprisonnement dans l'illusion indéfinie ; analogues aux deux pôles de la Shékhina.
TANTRISME DE L'INDE
Le "Maïthuna", l'union sexuelle liée au culte est connue depuis 1'époque védique.
Mais dans le rituel tantrique indien, il va devenir un moyen de réintégration et de participation à la Nature Divine et cosmique, restituant aux deux principes opposés leur origine harmonieuse, unitaire.
Le tantrisme qui appartient à des cercles CHAKRA ou communautés à caractère ésotérique à l'intérieur de la société religieuse indienne Vishnouiste, Çivaiste... comporte un vaste complexe de textes, de rituels dont les éléments dominant s sont à l'imitation du couple divin.
Le Tantrika s'entoure de deux épouses : l'une à sa droite, cela peut être sa propre épouse (SVA-STRI), l'autre à sa gauche, qui souvent est une DEVADASHIE, prostituée sacrée, avec laquelle il aura des relations sexuelles. (Le Tantrisme, la sexualité transcendée — Jean VARENNE).
Tandis que la première femme représente la Déesse qui recevra l'adoration et incarnera la descente ou l'incorporation de l'énergie divine shakti.
Cette identification du couple suprême du Dieu et de la Déesse est une recréation de l'état primordial, le YICHOUD de la tradition Judaïque.
Dans certains cercles, on reconstituera cette création du monde où le couple d'abord comme en léthargie dans le monde des limbes, sortant de son engourdissement, cherchera à s'unir dans la pénombre (les lampes rituelles n'étant pas encore toutes allumées), et se caressant vaguement s'accouple selon des positions animales diverses, jusqu'à atteindre la position Yogique Padma Asana, la posture du Lotus, réalisant l'union des Dieux et des Déesses.
De multiples scénarios ont pu se greffer sur cette quête ritualisée. De même que LILITH, la Shékhina d'en bas en torpeur dans les ruines et les animaux sauvages, qui lentement s'éveille de son sommeil équivoque à une conscience animale de reptile, mammifère, etc, cette étincelle perdue dans les "Kélipoth" se libère de ses "pelures" et réintègre la source de lumière originelle. Cette démarche primitive s'apparente aux rites des Chamanes où la conscience s'anime d'abord dans la nature animale et communique avec les premières entités d'en bas.
Cette remonté dépend d'une sorte d'introversion sexuelle. De même que pour la "ZERMASHITU","celle qui oublie la semence", le Yogui arrête le courant de la semence , et crée un retournement de l'énergie en la libérant vers l'intérieur. Cette difficile discipline s'accomplit dans des circuits subtils psychiques et conduit TEJAS l'énergie, vers le cerveau, provoquant l'éveil à l'état de l'unité originelle, dont l'une des conséquences sera la rupture avec le monde du phénoménisme et de la pluralité. Cet état supérieur atteint par le Yogui transforme sa nature inférieure. "Le Yogin devient beau et fort comme un dieu, et les femmes le désirent“, "par la suite de la rétention du sperme une odeur agréable enveloppe le corps du Yogin". (Upanisad Yogique citée par MIRCEA ELIADE, p. 135, Le Yoga, immortalité et liberté , Payot).
Tandis que l'acte sexuel ordinaire emprisonne dans le cercle sans fin des réincarnations, selon le concept des diverses religions d'Orient et d'Asie, l'être lié aux lois de la terre, indéfiniment prisonnier de l'océan du SAMSÂRA (la ronde de la naissance et de la mort). Il va sans dire que ces techniques appartiennent à un fonds culturel rituel et magique, concernant une conscience tendant vers sa propre fin.
Et qu'une rétention faite en dehors d'un contrôle yogique peut amener des troubles graves et conduire à l'impuissance.
La prostitution d'origine essentiellement sacrée était un élément de purification et de destruction des éléments impurs, des scories psychiques. Pour participer à la vie par la Déesse et être réintégré dans le monde par une nouvelle naissance.
Ainsi, les courtisanes sacrées attachées au culte de la Déesse BASTIT en Egypte manifestent-elles un aspect dévorant voire parfois infernal. "BASTIT vampirisait la vitalité sexuelle des hommes, mais dans un but mystique." (Jean-Louis BERNARD, Les Archives de l'Insolite et L'Egypte sans Bandelettes).
Et qui allait chez LILITH jusqu'à détruire les progénitures des hommes, la haine des enfants et des semences de la vie.
C’est ainsi qu'il faut comprendre son caractère démoniaque, comme une réaction contre l'identification et l'enchaînement au monde illusoire (La Maya indienne), celui de la chute Adamique "du paradis perdu", cause de l'ignorance et de la souffrance.
Mais il y a aussi une autre menace, plus noble celle-ci, dans ses intentions mystiques, qui vient aussi de LILITH, mais contre l'homme de valeur, prédestiné. Elle incarne alors les épreuves et obstacles sur la voie de la quête.
Projetant, comme la toile d'araignée de son propre mythe, autant de distorsions possibles relatives à elle-même, dans la recherche de l'union perdue.
Certes, la Déesse Mère bénira toujours l'homme uni à son épouse et ses enfants comme l'ancienne Innini. Mais celui qui, audacieusement, recherche l'amour de la Déesse comme son amante s'engage dans la voie périlleuse du héros "VIRA" dans le tantrisme, dont la Déesse elle-même deviendra l'héroïne.
C’est ce que les romantiques ont spontanément ressenti et évoqué le plus souvent dans leurs œuvres dramatiques, peut-être imprégnés de la culture méditerranéenne où les éternels amants Pâris et Hélène allaient provoquer une guerre acharnée qui ruinera la ville de Troie et les sépara dans sa chute même.
Dans un passé plus lointain encore, comme si l'humanité n'avait à l'origine qu'une seule épopée où le drame de la séparation des amants s'accomplit dans un univers bouleversé par la guerre, ce poème antique allait être l'exclusif modèle des peuples et s'intégrer selon leurs inspirations dans leur propre tradition.
Le Ramayana de Valmiki évoque le modèle des héros en Rama, l'époux de la divine Sita. Il souffrira le rapt et la perte de sa bien-aimée tenue captive dans la cité des démons, et il faudra une guerre fantastique où s'entretueront les héros ennemis pour délivrer Sita des griffes de Ravana.
Malgré la vertu de Sita, confirmée par une épreuve du feu, Rama renoncera à Sita comme Epouse Reine, considérant que sa longue captivité au milieu des démons, gardée par les Asouries, l'avait souillée vis-à-vis du monde.
On reconnaît le mythe de la descente d'Ishtar aux enfers ou le rapt de Perséphone. La perte de l'amante prédestinée ne pouvant se rétablir que dans un autre monde.
L'angoisse métaphysique qui en résulta fut le besoin d'une purification, d'une quête pour rétablir cette union rompue,de retrouver la source perdue, d'effacer enfin la dégradation causée par cette séparation, qui était et reste toujours la préoccupation des traditions religieuses ; pour restaurer l'union du Roi et de la Reine, chère aussi aux Alchimistes, qui dans leurs noces chimiques ont retrouvé le Grand Œuvre en partant du Noir.
Il était nécessaire de revenir à une conscience métaphysique plus juste sur les origines de LILITH LILITU, et de rendre hommage à ces grands courants de la tradition primitive qui ont préservé le souvenir des grands mythes primordiaux de la création et de la chute.
Spécialement à la "Kabbalah" elle-même (tradition), dépositaire des mystères "préhistoriques", qui sut garder et révéler à travers les temps les plus reculés, une transmission d'abord orale ininterrompue puis maintenant en partie écrite.
Cette étude appartient à la Kabbale dont le but ultime est l'union du Saint et de sa Shékhina. Mais cette Shékhina a deux pôles mystérieux consécutifs à la chute adamique : la Matrona dans le monde supérieur et LILITH dans le monde inférieur.
"Elle est tombée dans la poussière, il faut la relever et la conduire au Saint Béni-soit-il."
Et ainsi effacer la souillure qui entache "la mère d'en bas" et la relever comme Simon le Mage le fit de la prostituée tombée à genoux dans le caniveau, qui n'est autre que la Sophia, la Sagesse Divine que la chute a réduit à l'extrémité la plus basse (thème perpétué chez les Gnostiques), de la dégager des "Kélipoth", les "écorces" emprisonnant les "étincelles" perdues dans le monde de l'exil, pour la restituer enfin à son origine véritable.
Michel Desimon, Paris, le 11 mars 1987.
(4) "Les Indous connaissent bien cela, ils disent: NIVRITTI MARGA et PRAVRITTI MARGA. PRAVRITTI MARGA, c'est la voie où l'on croit à la réalité du monde et du moi, où l'on cherche la satisfaction de ce moi, dans tout ce qui peut l'accroître, l'intensifier, faire vibrer ses sens. NIVRITTI MARGA, c'est celle par où l'on marche, si lentement soit-il, vers la dissolution du moi, la cessation de la soif d'être, en tant qu'une individualité, qui est la cause donnant naissance à des moi successifs, c'est la route de la paix, de la sérénité."
(La lampe de sagesse, p. 132 — Alexandra David Neel, Ed. du Rocher, 1986).
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