LILITH ET LE CIEL

 

 

 

 


 

 

 

LILITH ET LE LÂCHER-PRISE

 

 

           

            On commence à parler d'elle et autour de son nom se tissent des écheveaux de fantasmes. Qu'il s'agisse des poètes, des astrologues ou des mythologues. Et chacun cherche à faire prévaloir sa vision personnelle. Pourtant, à l'origine, les textes sont minces et nul n'échappe à la tentation de valoriser tel ou tel symbole qui leur serait attaché.

 

            Lilith là le consensus est total est femme de la nuit. Son nom même l'exprime. Et qui dit nuit dit aussi bien rêves que cauchemars, ténèbres, anéantissement, enfouissement de la conscience dans des régions obscures, passage de l'autre côté du visible. Puissance de la nuit, associée à la main gauche d'Isis, au féminin, avec tout ce que la conscience masculine en ressent de fascination et de terreur.

 

            Et il semble bien qu'en se référant au Zohar où il est fait mention d'elle en clair, les commentateurs ont omis de tenir compte des réactions de ces rabbins plus terrifiés encore que leurs lecteurs.

 

            Quelques lecteurs, après lecture de mon ouvrage consacré à Lilith m’ont écrit : "On ne sort pas indemne de ce livre" ou "c'est un livre dévorant" !

 

            En effet, le texte est précis. Elle y est nommée Servante de Yahvé (Zohar II 96a, 96b / Exode XXI, 7) : "Il y a des âmes que le Saint, béni soit-il, abandonne au démon. Quelles sont ces âmes ? Ce sont les âmes des jeunes enfants dont le Saint, béni soit-il, prévoit la mauvaise conduite pendant toutes leurs transmigrations futures. Pour éviter à cette âme tant de transmigrations inutiles, ce Saint, béni soit-il, l'abandonne à la Servante qui a le nom de Lilith." Elle les fait donc mourir afin que Yahvé les sauve, "reprenne l'âme et l'élève en haut dans sa résidence". Et le Zohar ajoute : "Cette mort prématurée sert précisément à l'âme de rédemption".

 

            Ainsi Yahvé n'aurait pas hésité à confier cette tâche sainte sauver des âmes à un personnage que les rabbins traitent de démon, d'incarnation du mal !

 

            Yahvé serait-il à ce point inconséquent ? A notre tour, nous ne pouvons pas le croire. Si les rabbins se permettent de contester leurs propres textes, nous pouvons prendre les mêmes libertés. En effet, le Zohar dit : "Dans les livres anciens, il est dit que Lilith a pris la fuite devant Adam avant la formation d'Eve. Mais nous n'acceptons pas cette théorie". Il s'agit de la version que bien au contraire les textes hébraïques nous incitent à accréditer ; celle qui fait de Lilith, la femme et la mère d'Adam, celle qui est là avant lui, tout comme on retrouvera à travers toutes les mythologies de l'univers l'image d'une déesse-Mère, d'une Grande déesse première accompagnée de son petit dieu parédre, son fils-amant, son dieu-grain, qu'elle tue ou émascule pour le faire passer à un autre niveau de conscience. Isis, Cybèle, Aphrodite et les autres, innombrables.

 

            Ainsi Lilith aurait querellé Adam sur sa façon de lui faire l'amour, elle aurait exigé l'égalité, aurait pris la fuite hors de l'Eden et refusé de revenir au bercail. Version récusée par les rabbins rédacteurs du Zohar. Admise par d'autres exégètes. Lilith sera donc perçue (si on veut bien ne pas suivre les rabbins dans leur implacable misogynie qui s'exprime à travers un mépris absolu pour les matriarches, Léah ou Déborah : "Quelle génération que celle où Déborah vivait ! Il a fallu que ce fut une femme !") comme créature rebelle, créature de liberté et de puissance, rivalisant avec l'homme, le dominant souvent.

 

            Et oublier un peu la version "luxurieuse" des rabbins troublés par cette femme qui "éclaire le plaisir sous la lampe" ou entend être consciente de sa jouissance.

 

            On voudra bien percevoir ce qui est dit au-delà des images de succubes et d'incubes, de sorcières et de femmes fatales et démoniaques.

 

            Fatale et Fée. Dans tous les cas, femme de Fatum, c'est-à-dire destin.

 

            Là se trouve l'essentiel. Lilith est femme de destin, pour l'homme et pour elle-même. Elle tue l'enfant en Adam afin qu'il devienne un homme conscient, "réel".

 

            Dans la Genèse ontologique, Icha (Aïcha ou Lilith née avant Hheva) seule est "réelle". C'est elle qui fait don de sa mort à Adam en mangeant le fruit défendu et en le lui faisant manger. En cela, elle assume, une fois de plus, sa fonction initiatique. Elle "fait passer par la mort", elle sort Adam de sa pesanteur, de sa fixité. Elle l'anime. Et ici aussi, on retiendra le sens des mots. Animer : c'est en quelque sorte mettre en route l'âme d'Adam. Voici cette fois sa fonction d'Anima. Jung précisait déjà que l'Anima était "le fondement de toutes les figures divines et semi-divines depuis les déesses antiques jusqu'à Marie". Les "arrière-fonds barbares", l'inconscient démoniaque primitif, qui définissent certaines de ces déesses, n'excluent en rien l'aspect "unifiant", "unificateur", de l'Anima qui nous met en contact avec le mystère mais elle le révèle pour nous, elle doit nous permettre l’intégration de la multiplicité de l'inconscient et du monde. Elle ramène à l'unité.

 

            Lilith, c'est aussi, en astrologie, la Lune Noire. Elle représentera dans le thème cette part d'inconnu, de mystère, d'énigme, de fascination, d'inaccessibilité et de silence. Elle est la psyché inconsciente qui ne peut être connue et que médiatise l'Anima. James Hillman dit superbement : "Les explications de l'Anima révèlent l'inconscient et nous rendent encore un peu plus inconscient (...) . M'unir à mon anima signifie également m'unir à ma psychose, ma peur de la folie, mon suicide". Autrement dit aussi à cette lumière violente qui révèle et aveugle tout en même temps.

 

            En astrologie, la Lune Noire "fonctionne" exactement comme l'anima. Chez l'homme, elle incarne cette projection de sa psyché féminine. Chez la femme, elle peut prendre le visage de l'animus mais aussi certaines femmes sont identifiées à leur anima, conscientes de ce qu'elles donnent à l'homme, de ce dont elles sont porteuses, du prix qu'elles le paient : sacrifice, solitude ... et cette peur qu'elles inspirent parce qu'elles exigent conscience, lucidité, verticalité, absolu.

 

            Depuis trente ans qu'en astrologie je la place dans les thèmes (en tant que deuxième foyer de la Lune), il ne me vient plus à l’esprit de douter de son action et au niveau le plus essentiel. Elle dit notre rapport à l'absolu, au sacrifice mais aussi au lâcher-prise. Là où elle passe, en transit, elle fait soit subir une castration du désir, une impuissance psychique une inhibition de l'action, soit encore, et c'est là capital une remise en question de soi, de sa vie, de son activité, de ses credos, soit encore et c'est là découverte plus récente, une occasion de lâcher-prise. A ce niveau, il s'agit bien de laisser le monde entrer en soi, sans y opposer le moi en quoi que ce soit, sans volontarisme ni volonté de puissance, sans passivité mais au contraire comme effort pour s'ouvrir, faire confiance, se laisser traverser, s'en remettre aux grandes lois cosmiques, à Dieu, à celui qu'on nomme comme on le désirera, en laissant la place. La Lune Noire, là, fait le vide qu'il faut. Et qu'il ne faut pas emplir avec l'ego qui toujours veut dévorer l'espace intérieur.

 

 

 

                                                                                                          Joëlle de Gravelaine

 

 

 


 

 

 

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