LILITH ET LE CIEL

 

 

 

 


 

 

 

AMBIGUÏTE DE LILITH

 

 

 

            Impossible de lire un passage du Zohar sans avoir en vue la construction doctrinale plus ou moins cohérente de l’ensemble.

 

            Précisons d’abord : le Zohar est un livre monde, écrit sur un ton didactique, dans une forme témoignant d’une relation de maître à disciple, valorisant l’Ecriture des cinq premiers livres de la Bible, s’en réclamant pour introduire des commentaires nouveaux, des traditions populaires et des démarches savantes, en particulier des spéculations numérologiques et étymologiques sur les mots.

 

            Une latitude d’interprétation demeure donc : tout jugement de valeur est à lire par rapport à d’autres. Ainsi une lecture du Zohar fera penser qu’il y a à prendre ou à laisser dans les énoncés affirmatifs. Toute lecture donne lieu à un débat, une attitude étroitement dogmatique tout un aspect des habitudes occidentales est étrangère aux pratiques du commentaire hébraïque.

 

            Lilith est présentée occasionnellement, ponctuellement pas dans un exposé systématique. Une cohérence est à proposer, en rapprochant des passages. L’approche historique et celle de la conception morale avancée par ceux que J. de Gravelaine appelle génériquement “les rabbins“ convergent en partie.

 

            Il faut dire que la figure de Lilith procède initialement d’une conception binaire sinon dualiste, observable dans la religion égyptienne (H. Masson écrit dans son Dictionnaire Initiatique : “Démon femelle d’origine assyrienne qui a passé dans la démonologie hébraïque“). Elle est liée à des conceptions gnostiques et nous verrons que dans une interprétation globale, elle relève d’une conception ternaire : Eve-Lilith positive-Lilith négative.

 

            Comme dans toutes les conceptions de la magie ancienne, la procréation est l’enjeu majeur. Et donc Lilith est présentée dans un enseignement moralisant par les religieux :

 

            “Si l’homme n’est pas saint, Lilith vient et lui ravit ses enfants.“

 

            Ce à quoi s’ajoute ce jugement modéré :

 

            “Mais pour l’homme qui n’est ni saint ni impur, Lilith n’a de pouvoir que sur le corps de son enfant et non sur l’âme.“

 

            Religieux a ici un sens par rapport à l’antiquité et au Moyen Age quand les préoccupations de morale individuelle et de morale sociale n’étaient pas dissociées. Ainsi Lilith menace les relations conjugales, la procréation et les enfants, estimait-on.

 

            “Pour être préservé de l’atteinte de Lilith, il convient de diriger sa pensée vers son maître au moment des relations conjugales et de prononcer la formule suivante : Femme voilée, délie les nœuds de ta maille, n’entre pas et ne fais pas sortir“ (52-5).

 

            Cette performance d’être relié au Divin au moment de l’acte amoureux est aussi une haute exigence d’autres sagesses de l’Orient.

 

            L’image négative de Lilith fonctionne comme celle de la mauvaise fée ou de la sorcière dans les traditions rurales européennes. Elle est liée aussi à une représentation généralement négative de tout un désir amoureux, à la dénonciation de ce qui serait un sensualisme illicite au désir, à l’urgence biochimique du rapport amoureux :

 

            “Elle apparaît aux hommes en songe, leur sourit et les échauffe pour en exciter le désir, et à cet effet se frotte contre eux.“

 

            Une représentation du mal, fortement attachée à une conception binaire, à l’opposition entre désir légitime et interdit.

 

            Jusqu’à une sorte de métabiologie de l’invisible :

 

            “Le désir seul la féconde et la rend enceinte. Elle enfante alors d’autres démons. Les fils qu’elle a eu des hommes se mêlent aux femmes des hommes qu’ils fécondent et leur font enfanter des démons.“

 

            Ce qui rappelle le mythe de la prolifération des vampires.

 

            J. de Gravelaine a mentionné un passage du Zohar où apparaît la figure de Naama, proche de celle de Lilith :

 

            “Parfois, Naama vient dans le monde et échauffe l’homme, et au moment où le désir de celui-ci est excité, il se réveille et a des relations avec sa propre femme.“

 

            Lilith est associée dans le Zohar à une représentation de la magie condamnée, mais enseignée en fait , elle est aussi reliée à l’astrologie mais incidemment. Le culte des astres est lié à la démonologie.

 

            Etant considéré que la Lune Noire est le deuxième foyer de l’orbite lunaire, on tiendra compte de l’enseignement de la Kabbale relatif aux cycles lunaires, ainsi :

 

            “Lorsque la lune est en décroissance, le mauvais esprit domine dans le monde.“

 

            Et encore :

 

            “La lune exerce une bonne influence pendant les jours de sa croissance et une mauvaise influence pendant les jours de sa décroissance. C’est pour cette raison que la lune est composée de bien et de mal“ (58-6).

 

            En relation avec la conception d’un point fictif et du grand mystère —, on lira cette conception de l’amour :

 

            “Toute union et toute perfection doivent finir par se fusionner avec le mystérieux inconnu objet de tous les désirs“ (74-5).

 

            Mais revenons à la figure de Lilith, en question dans l’interprétation.

 

            Le principal danger d’une présentation schématique, c’est la simplification.

 

            Dans Le retour de Lilith, J. de Gravelaine part de deux points de vue : celui qui actualise de manière incomplète, et celui qui est réducteur, en multipliant les signes d’égalité entre les traditions, en oubliant la doctrine du livre qu’elle invoque (et son système de langage qui part des procédés narratifs, des énoncés de principes, construit des médiations psychologiques qui font accéder à une théosophie et à une complexe dialectique du divin et de l’humain).

 

            1. Un point de vue actuel prend en considération l’inconscient. Ce qui est enrichissant, de même que pour le psychologue il est intéressant de remarquer la faiblesse en rapport au sommeil (ce qui a été observé depuis les époques les plus anciennes).

 

            2. Danger de se complaire dans le discours opportuniste propre à l’apogée du narcissisme féminin et à une rage pseudo-libératrice.

 

            Cette interprétation se basant sur la question : “Est-ce Eve ou est-ce Lilith qui épouse Samaël ? Est-ce Eve ou est-ce Lilith qui croque la pomme ?“ (p.70).

 

            Elle part de la constatation d’une multiplication des femmes phalliques, du bruit répandu par les “femmes épées qui dominent les hommes“. Elle voit dans ces “épées“ le glaive de l’Archange, et, à propos de ces manifestations féminophalliques, elle met le texte au service de ces puissances déviantes, pathologisantes et mortifères, ce qui est forcer cet ancien texte orienté vers la sagesse.

 

            Cette improvisation se réclame d’une pétition de principe arbitraire, d’un millénarisme qui brouille artificieusement les signes.

 

            Qui embrouille qui ?

 

            En réalité, nous dirons : tel homme, telle femme.

 

            Tel moment de la vie, aussi.

 

            Il est juste de remarquer que tel visage de la Démone “fustige les âmes endormies“ en un lieu du parcours d’une vie (on admettra aussi l’ambivalence de certaines situations du vivre, et la nécessité de surmonter de vaines fascinations et des tourbillons intérieurs d’aliénation, dans certaines relations amicales, et l’expression qui, dans l’incandescence, fait le deuil...) ; mais on ne peut spéculer sur la fascination d’Adam, et généraliser en proposant de basses politiques de l’Occulte.

 

 

                                                                                                                      Paul Roland

 

 

 


 

 

 

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