PAUL GREGOR

 

JOURNAL D'UN SORCIER

 

 

[ Paul Sebescen Éditeur / 12, rue du Square Carpeaux, Paris / © by Paul Sebescen, Paris, 1964. ]

 

 

 

 

EPI-PROLOGUE

 

 

     Il a fallu que j'invente ce mot. Ce que j'ai à raconter se situe en effet, sur un plan assez étrange.

    Dans ses perspectives le passé ne s'évanouit pas tout à fait, et l'avenir n'est pas entièrement inconnu. Ces deux temps coexistent, en quelque sorte, dans un présent magique.

    Si j'étais pompeux, je parlerais de la présence de l'éternité. Mais d'autres l'ont fait à ma place. Mon aspiration est différente. Si je visais à une originalité, elle consisterait à raconter des choses compliquées d'une manière plus simple qu'on ne l'a jamais fait.

    J'avais vécu pendant des années, habité parles énergies d'arcanes magiques.

    En écoutant ma voix on devinera la sincérité de mon scepticisme et la férocité de mon refus d'être dupe. Expérimentateur de l'occultisme, j'avais préféré refaire cent fois une expérience plutôt que de me leurrer.

    Mais je suis sûr, comme je suis sûr de l'existence d'une table sur laquelle je m'appuie, que ces arcanes correspondent à une réalité. Leur possession procure des richesses et des pouvoirs souvent, des amours quelquefois, des vengeances glaciales toujours.


    Faut-il en déduire que la majorité des magiciens sont puissants et vainqueurs ?

    Une parenthèse. Ne sont pas magiciens tous ceux qui le prétendent ou pensent l'être. D'autre part, la majorité des vainqueurs et des puissants sont sorciers, sans l'affirmer ou même sans le savoir. Ils accomplissent les rites des ténèbres instinctivement, inconsciemment. Dans ce contexte, un personnage comme celui d'Hitler mériterait des chapitres. Je le sais et je le montrerai qu'il y a de la sorcellerie un peu partout, surtout là où on en parle fort peu.


    Mais si le phénomène est si général, comment a-t-il pu échapper à la science, à l'observation précise ?

    C'est dans la nature des choses. Ce ne sont pas que les prestidigitateurs qui refusent de révéler leurs tours. Les propriétaires des chevaux dopés qui gagnent des courses ne tiennent pas non plus à la publicité. Aussi peu que les puissances mondiales quant à leurs armes secrètes. Les chercheurs de pierres précieuses qui,dans leur solitude, ont trouvé un riche filon se gardent bien d'en divulguer l'emplacement.

    Dans le cas de la magie il s'agit, en effet, de filons et d'armes secrètes et de bien d'autres choses semblables.


      En y pensant certains mots s'imposent à mon esprit. Tels que : sang, sacrifice, horreur maîtrisée.

    Car la magie n'est ni noire, ni blanche. La couleur de la magie est rouge. Avec quelques lueurs argentines. Reflet des étoiles. Pressentiment d'une libération cosmique.

    Mais pour revenir sur terre : voici mon intention. Je veux montrer, au cours de ce récit, le fonctionnement et la naissance des énergies supra-normales, d'une manière aussi plausible que s'il s'agissait d'un cours de développement de la mémoire ou de gymnastique suédoise.

      Je parlerai de la magie. De sa réalité que j'ai connue. Mais entendons-nous.

    Il en est de la magie comme des bruits nocturnes de la forêt vierge amazonienne que j'ai décrits. D'innombrables films ont traité le même sujet. Aucune bande sonore n'a enregistré rien qui ressemble à ce que je raconte. Le tintement constant et affolant de ces innombrables clochettes qui font vibrer les ténèbres de la jungle n'a jamais été mentionné.

    Et cependant je n'ai ni inventé, ni créé la race des crapauds-forgerons qui produisent des sons.

    Si on pose la question à d'autres explorateurs, ils admettent volontiers de les avoir entendus, de n'avoir entendu presque rien d'autre pendant les semaines et les mois de leur isolement.

    Mais le public n'en saura jamais rien.

    Des clochettes qui sonnent sans cesse sous les ombres de la brousse ? Cela surprendrait la clientèle. Cela bouleverserait ses idées préconçues.

    Des hurlements de jaguar ? Oui. Des cris de singes ? A la rigueur. Des sonnettes dans la brousse ? Mais voyons, quel contresens !

    Par conséquent, on fait hurler les jaguars et les singes dans les studios et on extirpe les crapauds-forgerons des bandes magnétiques rapportées du Brésil.

    Il me semble que dans ce sens-là, les descriptions de la magie sont aussi fausses que celles de la forêt vierge.

    Rares sont les écrivains dotés d'une optique indépendante qui se sont fourvoyés dans la jungle de la sorcellerie. Autrement dit : les personnes qui s'empêtrent effectivement dans ses ronces, ne sont presque jamais des écrivains capables d'exprimer une réalité imprévue.

   D'où la nécessité de cette introduction. Il faut que je précise mon vocabulaire. Il relève de la mathématique, qui est, comme on le sait, un langage. Je crois dur comme fer que :

    La magie = Sexualité + volonté + Symbolisme fascinant.

    Dans cette équation, la magie signifie une influence psychique apte à changer le cours normal des événements. Ainsi définie, elle est une institution aussi réelle que la Sécurité Sociale ou la S.N.C.F.

    Il est une magie de tous les jours. Je l'appellerai plus loin : la sorcellerie de Monsieur Jourdain. On l'exerce sans s'en rendre compte, pas plus que le personnage de Molière de l'usage de la prose.

    C'est l'envoûtement discret qui décide du sort de mainte négociation ou conquête amoureuse. Il constitue le thème principal de ce livre.

    La sexualité dont je parlerai est un courant canalisé, endigué, décuplé par de savantes turbines. J'essayerai de montrer comment.

    La volonté, le deuxième ingrédient de la formule tend à une accélération considérable du rythme vital.

    Le mot anglais "switching" me vient à l'esprit. On jongle avec un grand nombre de commutateurs qui allument et éteignent instantanément le faisceau lumineux de l'attention, le braquant sur des objets variés.

    Les divers Césars et Napoléons qui dictaient à une demi-douzaine de secrétaires, ne le faisaient pas "en même temps", comme on raconte candidement. Leur attention effaçait et ressuscitait de seconde en seconde et à tour de rôle l'un ou l'autre des secrétaires et les problèmes qu'il représentait.

    Contrairement à l'imagerie courante, la volonté correspond à une extrême agilité de l'esprit. C'est une espèce d'acrobatie mentale. Mais tout ce qui compte ne s'obtient qu'au prix d'acrobaties.


    Les symboles fascinants qui complètent la formule appartiennent au monde des archétypes de la psychologie de Jung. J'ai l'impression que son école n'est pas très connue en France.

    Les Français sont sans doute un peuple à l'esprit indépendant. Quelquefois, cependant, ils subissent l'influence de préjugés pseudo-cartésiens.

    C'est ce qui explique que l'autorité de Freud n'a été reconnue en France qu'avec un retard de vingt ans.

    Or, les recherches psychologiques de Jung sont au moins aussi révolutionnaires que celles du créateur de la psychanalyse.

    Le point de départ de mon livre est, du reste, une constatation de ce grand penseur Suisse.

    La psychiatrie de notre époque, déclare-t-il, est à peu près aussi rudimentaire que la chirurgie du XIIIème siècle.

    Les archétypes de Jung sont des symboles communs à l'humanité et qui proviennent d'un passé immémorial. Ainsi des esquimaux qui n'ont jamais aperçu un serpent réel, en voient dans leurs cauchemars.

    Il s'agit d'images quasiment magiques et qui remuent des couches profondes du subconscient. Leur influence libère des forces d'âme exceptionnelles. Aucune magie ne peut se passer de leur aide.


    Au demeurant, c'est une histoire vécue.

    J'ai prouvé sa réalité sur ma peau. Elle brûle encore dans mes tripes, dans mes nerfs, dans mon cerveau. Son dénouement avait, sur moi, l'effet d'un accident d'aviation. Après le choc d'un accident les pilotes hésitent avant de reprendre leur place derrière le manche à balai.

    Mais c'est précisément ce choc qui me permet de ressaisir le bout du fil magique perdu il y a trois ans. Car j'avais beau fouiller les autres coins de ma mémoire, essayant d'exprimer le secret de la sorcellerie. On n'exprime bien que ce qu'on est. Ce que l'on respire et vit.

    Et les esprits de la vie future n'existeront pour les autres qu'à partir du moment où quelqu'un les aura emprisonnés pour de bon, dans la cellule violemment éclairée du langage.

    Pour y parvenir il était nécessaire de revivre toute mon expérience occulte. Pendant les années de ma reconvalescence psychique, je retrouvais peu à peu une partie de mes forces qui avaient été paralysées au point tournant de l'histoire que voici.

    Mais le contenu essentiel, le véritable sens de mon récit manquait. C'est le prolongement de son épouvante,c'est le goût d'une madeleine proustienne, trempée dans du sang qui me les fournit.


    En me souvenant, je me sens redevenir celui que j'avais été. Je retrouve l'élan de mes décisions d'antan, l'authenticité imperturbable de mes attaques et aussi de mes fuites.

    Si je suis ici, maintenant, capable d'exposer froidement pourquoi et comment, sous quelles conditions les vibrations sexuelles engendrent la magie, attirent, hypnotisent et influencent les événements, c'est parce que, subjectivement, en déroulant mon film, j'ai réussi à ressusciter mon passé, pour moi, afin de m'en pénétrer, afin de le projeter sur mon avenir.

    Car je suis mauvais vendeur. J'ai besoin de croire sans aucune réserve à ma marchandise.

    Et pour croire entièrement à une réalité, il n'y a qu'un seul moyen. Vivre cette réalité.

    Ce que je vais faire.

    La voici donc.


    Ceci n'est pas un cours par correspondance de Kama-sutra. Je n'ai pas l'intention d'ajouter des variantes inédites aux trente-six (il me semble) postures cataloguées de la volupté asiatique.

    Il n'est pas non plus question du développement d'une nouvelle technique amoureuse.

    D'abord parce qu'elle est ancienne comme le monde, encore que peu connue dans les régions civilisées.

    Il paraît qu'il y a des peuplades africaines dont les sacrifices à Vénus ont ce caractère ambivalent que je chercherai à décrire.

    Puis, il y a aux Indes le Tantrisme. Je ne m'intéresse pas spécialement aux philosophies orientales. C'est l'univers des sorciers brésiliens qui m'a formé. Toujours est-il qu'une facette du tantrisme est une religion érotique semblable à celle que j'avais connue. Ses origines se perdent dans les brumes de la préhistoire.

    On en retrouve les traits, scabreux seulement à première vue, dans les doctrines les plus diverses. Toujours à moitié dissimulées, presque jamais poussées jusqu'à leurs conséquences logiques,comme si la conscience de l'humanité reculait devant une conclusion déconcertante.


    Ainsi nous apprend-on, sans commentaire, l'étrange méthode d'Hippocrate et de ses élèves pour soigner certaines maladies.

    Eh oui, c'est historique. Ils mettent des jeunes filles dans le lit d'hommes trop infirmes pour pouvoir apprécier ce médicament. Pour expliquer ce procédé, Hippocrate parlait vaguement de la transmission du magnétisme animal, de la mobilisation des réserves de l'organisme malade, par l'éveil, même incomplet, de désirs amoureux.

    Puis c'est le silence et il faut chercher ailleurs pour retrouver un autre morceau de la mosaïque escamotée.

    Le prêtre catholique appelé à parfaire la plus grande prouesse magique, la matérialisation de la divinité dans le sacrement, doit en principe être chaste.

    Le principe du célibat est connu. Mais, d'autre part, s'il visait simplement à la pureté, à l'abstinence, pourquoi l'Eglise exigerait-elle impérieusement que le prêtre soit en pleine possession de sa puissance virile ?

    A-t-on pensé aux motifs pour lesquels l'Eglise interdit l'ordination, l'initiation pour ainsi dire, des eunuques et des personnes organiquement impuissantes ?

    A l'origine le sacerdoce est magie. Or, aucune magie n'est possible, sans un puissant rayonnement sexuel.

    La chasteté accroît sa puissance. Jusqu'à une certaine limite. Celle-ci franchie, l'abstinence éteint peu à peu le feu d'Eros. L'ascète se détache de plus en plus de la terre. Les tentations de la chair le hantent de moins en moins. En d'autres termes, il devient ga-ga.

    Pas tout de suite évidemment. D'abord il passe par des étapes de déshumanisation. Son cœur, ses sentiments se figent, se refroidissent. Il cesse d'être l'amant de la divinité.

    Le mystique chrétien le reste toujours. La secrète vibration de ces transports ne s'éteint pas.

    L'image de la Passion, de la souffrance et du sacrifice sanglant d'un être divin et infiniment aimable entretient chez lui, constamment, cette obscure et profonde angoisse, ce secret frisson d'où jaillit l'amour.


    Oui, la passion des saints naît de la Passion. Une fois de plus je laisse aux sots le plaisir de crier au sadisme. L'Abraham de la Bible était sadique, de même que les Aztèques et les Egyptiens et les Babyloniens et les Incas. Toutes les cultures religieuses sont issues du même frisson passionné, du même mystère qui entoure le sacrifice sanglant. Elles ont donc toutes un caractère morbide.

    Cependant, les religions ont créé les cultures qui sont la base de notre monde. Sans leur inspiration nous serions restés dans les grottes.

    Le divin marquis n'aurait jamais songé à s'attribuer une aussi grande influence sur l'histoire du monde. Le marquis était un créateur. Détraqué,peut-être, mais certainement pas un cuistre.

    J'avoue volontiers que je préfère sa compagnie de très loin à celle de Monsieur Homais.


    Le culte des sorciers brésiliens n'est pas moins imprégné de sang que les autres religions créatrices, mais leurs esprits sont telluriques.

    Leurs pieds ne perdent jamais le contact avec cette terre. Leur regard fouille les secrets de notre nature et ne se lève jamais vers un ciel ineffable.

    Ils procurent des biens terrestres: la richesse, le rajeunissement, la santé, l'amour, sans se soucier d'une vie éternelle.

    La torture au rasoir et d'autres qu'ils infligent de temps en temps aux esclaves de leur amour exaspèrent leur passion. Mais ce ne sont que de petits jeux cruels. Leurs victimes plus ou moins bénévoles, plus ou moins ravies, ne sont après tout que de belles petites mulâtresses.

    Si leur souffrance est émouvante, en tant qu'image, elle ne peut pourtant pas se comparer à la vision d'un Dieu, fait homme, pour se soumettre à un supplice infamant d'où le mystique puise l'angoisse de sa passion perpétuellement renouvelée.


    C'est d'une mine bien différente que le sorcier brésilien tire les élans sauvages de son esprit, le rayonnement irrésistible de ses fluides vitaux.

    Lui aussi vit chastement à sa manière. Il aime pour ainsi dire presque chastement.

    Pas tout le temps, bien sûr. Il limite sa demi-abstinence aux périodes dramatiques de son activité, au temps des grandes épreuves.

    Mais alors, pendant des semaines, quelquefois pendant des mois, il n'aime pas tout à fait comme le commun des mortels.

    Ses étreintes rechargent et surchargent les accus de son magnétisme, au lieu de les vider.


    Car tout pouvoir, non seulement celui des sorciers, jaillit du désir. J'ai cent fois constaté la vérité exprimée par la célèbre phrase de Paracelse :

    "Tout corps humain, agité par des désirs violents, exerce une influence impérieuse, même à distance, sur des vies moins intenses, habitées par des désirs moins forts".

    Ceux du magicien de la brousse sont constamment en éveil. Ce qu'il éprouve à l'égard du monde en face de ses adoratrices (et elles sont belles et nombreuses) est plus qu'un insatiable et impérieux désir.

    Une sensation de douceur de vivre, un bonheur sûr de soi semble couler dans ses veines en même temps que la plénitude et l'agressivité triomphante, que normalement on ne connaît que pendant les quelques secondes demi-conscientes de l'orgasme, de cet éclair d'un autre monde qui s'efface aussitôt devant la morne tristesse de l'animal vidé de sa substance magique. Oui magique, car la transfusion d'éléments organiques n'est qu'une contingence de l'étreinte.

    L'essentiel en est la décharge d'une sorte d'électricité humaine. La science l'ignorait naguère. A présent elle commence à accorder une attention croissante aux ondes électriques émises parle cerveau.

    L'éclair qui au moment de l'orgasme fuse entre les amants,vient d'une région qui n'appartient ni à l'âme,ni au corps, mais se situe à la frontière, à l'intersection des deux.

    C'est ce fluide électrique qu'au milieu de ses étonnants exploits amoureux le sorcier réserve pour l'accumuler, pour le transformer en énergie nerveuse.

    Non, non, non, il ne s'agit pas tout simplement d'une contrainte,d'une crampe de la volonté et des muscles qui interviendrait au dernier moment, juste à temps pour barrer le cours naturel des manifestations sexuelles.

    S'il s'agissait tout bonnement d'un coït réservé, tout le monde pourrait devenir sorcier en un clin d'œil, et tout le monde deviendrait mûr pour une maison de fous à brève échéance. Le "macumbeiro" maîtrise ses impulsions, ses désirs amoureux, tout en les vivant, tout en les conduisant jusqu'à un dénouement heureux et simultanément il conserve la substance magnétique de la passion. C'est parce que ses émotions lorsqu'il le veut ne connaissent pas des chutes brusques.

    Elles le portent et le bercent comme les ondes ensoleillées d'un océan bienveillant, vers des plages où règne l'éternel printemps d'un désir toujours actif, rayonnant, adolescent.


      J'essaie d'être plus précis. Des images commencent à tourbillonner derrière mes paupières fermées.

    Non, il n'est pas vrai que la clarté prime tout. Les "cartésiens" affirment que toute pensée claire s'exprime dans un style limpide. Oui, des pensées de primaires.

    C'est le grand Jung qui l'a dit : une pensée profonde est toujours trouble, de même qu'un sentiment profond. Une pensée profonde vient des frontières de l'impensable.

    Toujours selon Jung : les Français sont fiers de leur intelligence et les Allemands de leurs sentiments. En réalité, c'est tout le contraire. C'est la subtilité, souvent contradictoire, parfois trouble du sentiment français qui relève du génie. Quant à la pensée ? Celle des philosophes allemands est fort obscure mais elle a créé les plus transcendants systèmes philosophiques de la planète. Toutes les autres métaphysiques semblent à côté légères, négligeables. Quant aux sentiments allemands, ils sont d'une clarté sans équivoque. Nous savons bien ce qu'ils valent.

    Clarté ? Cette fois-ci c'est Koestler qui parle : "Lorsqu'on veut exprimer toute la vérité, on laisse l'élégance aux couturiers".


    Non, je ne tiens pas à écrire un texte clair de manuel qui n'apprendrait rien de nouveau à personne. Ici, il s'agit d'autre chose. Je raconterai et les inflexions de ma voie, les symboles dans mon récit feront résonner des couches secrètes de la compréhension, faisant deviner une réalité qui a toujours résisté au langage des recettes pharmaceutiques.


    C'est pour cela, que des images, des scènes, envahissent mon esprit au moment où je cherche une définition dialectique de l'amour sorcier.

    Je songe d'abord aux filles de là-bas. Quand elles ont de l'allure, elles en ont beaucoup. Leur démarche me suggère des mots comme : reines, trapézistes, putains. Elancées comme des silhouettes du Gréco, elles sont par ailleurs plutôt bien en chair. La longueur et la flexibilité des doigts, de ces tentacules porteuses de rubis sont démesurées. La même souplesse un peu monstrueuse baigne les hanches et les jambes. Ces filles coulent plus qu'elles ne marchent. Agressives et timides, leur grâce mauresque sourit du bout de leurs dents scintillantes. Il y a chez elles un mélange du fauve et de petites filles modèles.


    Une nuit, avec une de ces filles. Avec Livia.

    Fenêtre ouverte, air tiède, parfums du parc endormi qui flotte autour de nos torses nus.

    Quelques petits cubes d'encens amazonien se consument dans des coins obscurs. Tout à l'heure, avec les fenêtres fermées, leur fumée végétale était légèrement enivrante. Il y avait aussi autre chose. Une vapeur, évoquant, de très loin, l'effet de l'éther, distribuée par un lance-parfum. Mais tout ceci n'était que secondaire. Nous avions besoin de légèreté et d'euphorie pendant l'interminable attente qui, elle, est tout à fait essentielle.

    Je suppose qu'un peu de whisky aurait aussi bien fait notre affaire que ces inhalations magiques.

    Quant à l'expectative, interminable, injustifiée, c'est une autre histoire. Il était indispensable que nous nous voyions, que nous nous sentions, séparés, chastes, étouffant de douceur, sans que rien ne nous empêche de nous unir. Rien que notre volonté de transformer la nature en œuvre d'art magique.

    Mais ce n'est qu'après, quand je suis fermement cerné par le velours chaud et humide de son corps, que le temps s'arrête pour de bon.

    Tout rappelle la vie normale et tout la transfigure. Nos mouvements sont lents, flottants, rappelant ceux des scaphandriers. La chaleur du coeur et les ondes de la tendresse montent lentement, très lentement vers nos gorges.

    Puis, des spasmes de fièvre, la violence saccadée d'un film accéléré font bouillonner les eaux de la volupté autour de nous, et brusquement : un arrêt mortel, l'immobilité passionnée d'une statue d'amoureux. Des secondes, des minutes passent ainsi, un frémissement nous parcourt et un nouveau flottement ondoyant remonte des profondeurs.

    Nous vivons pendant des heures, installés dans la volupté.

    Je lui parle à l'oreille. Je lui raconte des histoires douces et terrifiantes.

    Nous vivons à l'intérieur de nos corps et loin au-delà d'eux. Nous participons à l'exubérante tendresse de la nature et aux scènes sadiques des messes noires. Nous sommes tantôt fleurs de nuit, tantôt oiseaux, tantôt traînées de sang, tantôt peau déchirée par des rasoirs, tantôt cris rauques, tantôt chuchotements de rivières sous la lune. Rien qu'en imagination ? Mais où commence l'imagination ? Où finit-elle ? Est-elle morbide ? Je n'en sais rien.

    Ce que je sais, c'est que cela dure éternellement. Que nos soupirs viennent du fin fond de nos cœurs, que nous respirons au rythme d'un orgasme permanent, d'une volonté impérissable, chaque seconde renouvelée.

    Nous sommes devenus un seul être fabuleux : celui de Platon, aux deux têtes, quatre bras et quatre jambes.

    Sans me séparer d'elle, je l'enveloppe de mes bras et,obéissant à une nostalgie obscure, je me lève avec elle et je la porte vers la source des parfums enivrants de la nuit, vers la fenêtre entr'ouverte. Tout devient possible. Il ne serait pas étonnant que nous nous envolions au-dessus des arbres endormis. Etait-ce là le vol des sorcières ?

    Mais tout ceci n'est que la surface des choses. Tout cela pourrait être crispé, forcé, artificiel. Il n'en est rien. Cela correspond à un nouvel état de conscience. Il ne nous serait accessible si nous n'avions pas, mon amante et moi, le talent de passer avec une vitesse inouïe, avec une légèreté de danseurs, d'une couche de l'âme à l'autre, d'un degré de la tension nerveuse à un autre, si nous n'avions pas acquis la force de maîtriser la douleur physique, la terreur de la mort et l'ivresse des sens, si nous ne savions pas nous dédoubler et regarder de loin nos corps qui s'ébattent, souffrent ou exultent comme des contingences, comme des paravents qui cachent la vraie vie sereine et impérissable et qui nous habite également. On ne peut planer au-dessus du gouffre des passions que lorsqu'on en est à moitié détaché. Sans cela, on est englouti instantanément avec une gloutonnerie enfantine pour se réveiller au milieu d'une tristesse d'animal.

    L'orgasme qui termine ces nuits ressemble aux autres. Avec quelques différences, cependant. Après ces heures délirantes l'émission de substances vitales est étonnamment insignifiante. Il y a un dicton populaire dans certains pays, suivant lequel les amants qui s'aiment trop passionnément n'arrivent pas à faire d'enfants. Y-a-t-il là un rapport avec mon récit ? Tout indique que l'organisme absorbe au cours de ces transports toujours renouvelés une grande partie de ses propres sécrétions, encore assez mystérieuses sur le plan scientifique.

    D'autre part, la durée du dénouement final est à son tour si absurdement longue, si peu imprégnée de l'angoisse connue de la "petite mort" qui est le sobriquet de l'acte accompli, qu'on sent des effluves de sa propre passion, d'un magnétisme presque sensible, refluer vers son propre coeur, vers son propre cerveau, les plongeant dans un sommeil d'une profondeur inconcevable.


    Jusqu'ici, tout se situe sur un plan plus ou moins subjectif. Mais les lendemains de ces nuits m'apportaient souvent des surprises.

    Je ne parle pas de ce sentiment de force joyeuse, de cette impression que je pourrai bondir au-dessus des maisons.

    Mais il m'est arrivé que Livia, ou une autre, me dise :

    - Non, réflexion, faite, je ne voudrais pas ce bracelet de la bijouterie X.

    Je ne lui avais pas soufflé un traître mot de ce bracelet. En revanche, je venais d'en rêver.

    Oui, il y a un rayonnement en moi à ces moments-là. Les petites choses le prouvent plus que les grandes. Je jette ma cigarette, sans presque viser, en plein milieu d'un cendrier à plusieurs mètres de moi. Je conduis ma voiture au milieu du trafic hystérique de Rio avec une sécurité de somnambule sans y faire attention, rapidement, frôlant le danger à des centimètres, ne m'accrochant jamais. Un garçon de café m'apporte un journal que j'allais lui demander tout à l'heure, une femme qui marche devant moi se retourne et trébuche. Non, je n'éprouve pas le besoin de prouver quoi que ce soit.

    Je sais que je suis chargé d'électricité et que son rayonnement petit devenir l'apanage de tous les humains.

    Peu à peu, on devinera comment.


 

PREMIERE PARTIE

 

CHAPITRE I

 

 

            Je viens de rentrer à Paris, après un bref séjour au Brésil.

            Cela va faire cinq ans que je me suis fixé ici. De temps en temps je disparais pendant quelques semaines ou mois. Après, lorsqu'ils me revoient, mes amis disent que j'ai changé. Généralement ils ne précisent pas comment.

            Leurs remarques se bornent à quelques plaisanteries au sujet du soleil infernal, de la faune, de la brousse équatoriale qui auraient déteint sur moi. Car je suis catalogué comme spécialiste de la brousse, de l'équateur, de son soleil et sur les bords un tout petit peu aussi de l'enfer. Ce sont des blagues évidemment. Il y a, en somme, peu d'observateurs curieux dans la faune parisienne. Chacun y est fasciné surtout par les secrets de son âme à lui. Cela ne laisse pas beaucoup de temps pour la détection des mystères du voisin. Voici une des raisons pour lesquelles je préfère Paris à toute autre ville.


            Cette fois-ci les copains, les bons amis, de même que les garçons du Flore et les standardistes de chez Julliard me regardent plus attentivement qu'à mes autres retours. J'entends des phrases comme :

            "...Mais qu'est-ce qui t'arrive ? On ne te reconnaît pas ! On dirait que les indiens Jivaros ont réduit ta tête. Non ce n'est pas cela. Mais ce n'est pas la tête qu'on te connaît... voyons... voyons... qu'est-ce qu'ils t'ont fait les Jivaros ?... Tu es bronzé, oui et puis, tu as maigri, mais ce n'est pas cela, non plus... tiens c'est ton regard qui est complètement transformé... bizarre, comme si je ne t'avais jamais vu... tu as l'air comme si... tu as un air..."

            Alors, comme pour aider mon interlocuteur, je pense à des mots. Sans ouvrir la bouche, je laisse les petites cellules de ma matière grise chercher les adjectifs justes. Tels que : "libéré", "désenvoûté", "débarrassé d'un fardeau", "d'un remords"... "d'une malédiction".

            Je fais le petit effort mental qu'il faut, et dans la plupart des cas, mon vis-à-vis répète à haute voix les expressions que mon cerveau vient d'inventer.

            Je télégraphie des phrases de plus en plus insolites, juste pour voir.

            Je constate que je suis en forme, en pleine possession de mes facultés télépathiques, court-circuitées il y a cinq ans. Mes camarades, ces médiums qui s'ignorent,continuent à retransmettre, à prononcer mes pensées.


            Brusquement, j'ai comme un sursaut et j'arrête le jeu. Je neveux plus me laisser glisser sur cette pente savonneuse. Plus question de céder à ce côté de ma nature qui m'avait inspiré une peur bleue à moi-même, au premier moment où il s'était manifesté. A ce moment-là, je me penchais sur le corps d'une jeune mulâtresse terrassée. De ses grands yeux écarquillés, verts quelques secondes plus tôt, on ne voyait plus que le blanc, étrangement rougeoyant.

            Les gens emploient les termes les plus divers pour désigner "ça". Ils parlent de magie, d'occultisme, de sorcellerie.

            Une partie de l'humanité croit dur comme fer à la réalité de ces phénomènes surnaturels. La science officielle les conteste, les ridiculise. Mais la science change si souvent ses idées ! Je ne suis pas savant, je ne peux parler que de mon expérience.

            Celle-ci m'a montré la vérité d'une façon nette, directe. A travers le goût du sang et le râlement d'orgasmes bien réels. La voici. Tout être humain diffuse des ondes invisibles, qui déterminent les sympathies, les antipathies, des réussites amoureuses et souvent financières.

            C'est ce que j'appelle "la magie de Monsieur Jourdain". Elle s'exerce quotidiennement, sans que les intéressés s'en rendent compte. On dit alors que tel ou tel personnage est fascinant, qu'il arrive à ses buts.

            C'est un magnétisme. Comme tous les talents, il peut dépasser la bonne moyenne. Il peut, par un entraînement très spécial, et que je connais de près, de trop près, être développé outre mesure, devenir dangereux, hideusement anormal. C'est alors que l'emploi du vocabulaire de la tradition magique est justifié. Celle-ci est évidemment bourrée de fumisterie.

            Moi je ne sais qu'une chose. La force hypnotique peut dépasser de loin les limites habituelles. Elle peut subjuguer à distance, rendre riche, rendre malade, rendre fou,transporter dans des paradis pas toujours artificiels, ou bien : tuer tout bonnement et simplement. J'ai payé pour le savoir.


            Ma femme, qui est Brésilienne, a pendant des années souffert de dépression nerveuse. Jusqu'à ce jour, elle est hantée par l'assassinat de sa mère. Evidemment, pour les médecins, il ne s'agissait pas de mort violente mais de maladies. Oui, au pluriel. Ils attribuaient toutes sortes de maladies à la pauvre, sans jamais pouvoir tomber d'accord. Je crois qu'ils lui ont fait faire toute la gamme des analyses et réactions connues. Négatives, toutes. Pas la moindre trace d'infection, de virus, de microbe. Zéro. Elle dépérissait simplement.

            Vers la fin elle pesait trente-cinq kilos. Comme si on l'avait vidée de sa substance, me disais-je. Je ne croyais pas si bien dire. On l'avait effectivement vidée. Et sur commande, pardessus le marché. A présent, je sais que des gens peuvent mourir comme cela.

            Il m'a fallu du temps pour accepter cette idée. Du temps et des faits. En voici quelques-uns.

            Ce n'est qu'après que je dirai comment et où nous avons trouvé, ma femme et moi, un bocal de grosses sangsues qu'on avait alimentées d'une façon peu courante.


            Voici une nature morte qu'on aperçoit tous les jours dans les faubourgs fleuris de Rio.

            Devant la porte d'une villa, sur le trottoir, la dépouille d'un coq noir. Autour : des bouteilles de bière à moitié vides, des bouts de cigares disposés en croix. Les passants crachent, se détournent, font semblant de ne pas voir la chose. Ils se feraient couper la main plutôt que d'y toucher.


            Vers le début de mon premier séjour au Brésil, je me trouvais dans une de ces villas, ainsi décorées.

            Je faisais la cour à la fille du maître de céans, une des lumières du barreau local. Ce jour-là j'avais l'impression que tout était fini entre nous.

            - Qu'avez-vous donc Isaura... Si je vous embête, je peux...

            - Non restez ! Je vous en prie !

            En me rasseyant, je la dévisageais. Fragile, elle avait toujours été et pâle aussi, contrairement aux usages du pays, mais pas à ce point-là.

            - Vous n'avez pas entendu un mot de ce que je vous raconte depuis une heure...

            - Mais si...

            - Auriez-vous quelque chose ?" "Vous sentez-vous bien ?...

            Malgré l'air conditionné, son front se couvrit de petites gouttes de sueur.

            - Non, non... je n'ai rien... je ne veux rien avoir... La Sainte Vierge et Saint Georges m'aideront... Je... je n'aurai absolument... rien !

            Là-dessus elle se mit à pleurer d'abord, à chuchoter fiévreusement ensuite, et finalement à hurler.

            - J'ai... Oh, si...,j'ai un serpent vivant dans le ventre.

            - Isaura, voyons, vous déraillez ! Vous savez bien que c'est impossible...

            - Oui... je sais que c'est impossible... mais il est là... dedans... Oh... Oh... j'ai mal... il se tord... oh... vous avez vu le sortilège... C'est Bernardes, le sorcier... je connais l'ordure... la misérable qui l'a payé... vite ! Je meurs... vite... vite... qu'on téléphone à Agostinho... cela me mord... il me déchire tout... dedans... Je ne pourrai plus... personne ne pourra plus... m'aimer... Oh... Sainte Vierge...

            De la suggestion constatais-je. Mais elle était drôlement efficace.


    Ma belle amie vomissait pendant des heures jusqu'à l'arrivée d'Agostinho, du contre-magicien qu'on n'avait pas pu joindre tout de suite au téléphone puisqu'il était en train de visiter à bord d'une magnifique Chevrolet, sa nombreuse clientèle.


 

CHAPITRE II

 

 

    Quelques années plus tard, toujours à Rio. Je me trouvais à la "Policia Central". Non, non pas entant que détenu. Je faisais du journalisme à l'époque.

    Il était minuit trente cinq. Ce n'est pas par hasard que jeme souviens de l'heure exacte. C'était le commencement de la fin de la carrière du "delegado" (commissaire) Antenor Dantas, de la Brigade des Mœurs, célèbre épouvantail du quartier mal famé de la Lapa et de ses maquereaux.

    Malheureusement, pour le maintien de l'ordre moral et pour le delegado, on lui avait dernièrement confié une tâche supplémentaire sans aucun rapport avec le secteur des putains.

    Sous la pression de l'Archevêché la police commençait à persécuter les sorciers.

    Le "bel Antenor", grand, élégant, olivâtre et brillantiné, brute sadique sur les bords, s'y lança avec son zèle habituel.

    Ce soir-là, ses "investigadores" (détectives) étaient allés cueillir à la gare Dom Pédro II, un fort inquiétant personnage. Il s'appelait Martiniano De Mendès. C'était le "Babalao", le "pape" de l'Eglise à rebours, de l'Eglise des démons qui domine secrètement les consciences de cinquante millions de Brésiliens. Je tiens ce chiffre d'un évêque catholique, grand connaisseur de la concurrence.

    Comme on le verra, la "macumba" dont j'étais un modeste curé, aujourd'hui défroqué, constitue une véritable religion secrète. Tout y est : hiérarchie, messes, (plutôt noires), couvents, nonnes,extatiques, stigmatisées. La vétuste ville de Bahia avec ses 365 églises catholiques, baroques, aux autels en or massif et vides la plupart du temps, hébergent le Vatican du culte souterrain.


    Le "Babalao" Martiniano venait d'arriver à Riopour présider une espèce de concile sacrilège lorsqu'il fut happé par les flics.

    J'avais la nouvelle à la rédaction du "Globo" (le France-Soir de là-bas) par une communication ultrarapide. Il ne s'agissait pas de l'un des tuyaux habituels du journalisme.

    A l'époque j'étais déjà depuis assez longtemps introduit dans le monde des coqs noirs et des filles hystériques ou envoûtées. Mais avant de raconter le curieux accident de cette nuit, je remarque qu'il s'était produit en avril 1953, que les journaux brésiliens lui avaient consacré des colonnes en dépit de l'odeur sulfureuse de l'événement et que le public "carioca" (habitants de Rio) s'en souvient jusqu'à ce jour et pour cause.


    Minuit moins cinq. Squares obscurs. Réverbères 1900. Bruits de pas qui résonnent à l'ombre des palmiers endormis dans le silence de la miteuse Rua da Constituiçao, où se cache la caserne de la "Delegacia Central" à cinq cents mètres de la Lapa, du quartier des putains.

    Escaliers mal éclairés, labyrinthes de couloirs malodorants, sentinelles également malodorantes en kaki, bâillants, tenant à l'envers ma carte de journaliste, grand et sale bureau violemment éclairé.

    Le bel Antenor poussa un grand rire lorsqu'il m'aperçut dans l'embrasure de la porte. Cela ressemblait à l'hennissement d'un cheval dégoûté.

    - Tiens, amigo, c'est toi qui me manquais ! Il faut avouer que tu n'en rates pas une".

    C'était un grand consommateur de pots offerts par moi. A l'époque. J'assistais en moyenne une fois par semaine à des descentes de la Brigade des Mœurs. Les lecteurs du "Globo" raffolent de ce genre de chose.

    "Prends une chaise, Paulo, hennissait-il, les actualités viennent de finir. Tu arrives pile pour le grand film. Ah mes petits, vous allez vous frotter les yeux. Toi, Elvira, plus que n'importe qui ! »


    Dans ma tête, dans mes yeux : le rythme du train rapide. De la vie accélérée. C'est un des secrets fondamentaux de la magie, un état de conscience bizarre. Comme si on vivait dix vies. Chaque seconde, chaque minute, on tire des cascades intarissables de sensations inconnues ; de tout. De la nature, des événements les plus courants et surtout de l'acte sexuel transfiguré qui est, on le comprendra plus loin, la véritable source des fluides occultes.

    Une seconde me suffit pour voir tout le tableau, tous ses détails, toutes ses menaces cachées.

    Les longues jambes croisées d'Elvira, espèce de Sophia Loren, en édition plus maigre et plus banale, de son état dactylo à la Préfecture, la plus récente conquête de l'irrésistible Antenor. Les trois flics aux visages très soucieux. Un quatrième, entrain de déballer une élégante valise pleine d'objets insolites.

    Des masques démoniaques, des colliers de dents de crocodiles, des statues de Saint Georges transformées en divinités africaines, des bouteilles avec des serpents conservés dans l'alcool, de petits verres pour en boire, des cache-sexe en plume de perroquets, des lances indiennes, la grande plaque en argent forgé avec les cornes, l'emblème du chien-de-feu de la Brousse du Dieu Exu, l'attirail complet du sorcier, en somme.

    Mais tous ces détails sombraient dans l'insignifiance en face du "Babalao".

    Il se tenait debout, encadré par les poulets, très détendu, dans son complet en toile irlandaise, admirablement coupé.

    Grand, robuste, cheveux blancs coupés en brosse, sans âge, belle et sévère tête de César noir de race soudanaise aux lèvres fines, au nez aquilin, Martiniano ne broncha pas lorsque je m'assis à côté de ses victimes qui se croyaient bourreaux.

    C'est lui qui m'avait fait passer les épreuves de l'initiation, deux ans plus tôt.

    Anténor sortit un dossier du tiroir. Un des flics eut une quinte de toux. Il y avait un malaise presque palpable dans l'air. Alors, pour le dissiper, le délégado commit la gaffe de sa vie et de sa mort.

    - Escuta, negro, s'écria-t-il avec une gaieté trop marquée, écoute nègre, ici c'est moi le patron. Si je te défère au Parquet, tu en as pour six mois à un an. Moi, je suis un brave type. Je te ferai foutre à la porte dans un quart d'heure. Sous une condition. Tu te déshabilleras, tu mettras ces fringues, et tu exécuteras ici, maintenant, la danse sacrée de ton sacré Dieu Oxala !

    Il voulait sans doute amuser la petite pour lui changer les idées. Il y réussit au-delà de toute espérance. Le beau visage de Martiniano resta immobile. Il avait une voix à la fois douce et profonde. "On ne joue pas avec ces choses", dit-il gentiment, comme pour calmer un bébé trop bruyant.

    "Sale nègre ! Pouilleux nègre", hurla le commissaire, "tu danseras et que ça saute. Je compte jusqu'à trois. Après, ça sera le plus beau passage à tabac que ce bureau ait jamais vu. Et je te jure partes dieux bidons : ils en ont vu de très beaux".

    Le beau, l'inoubliable, c'était la danse du sorcier pendant le quart d'heure qui suivit. Je le vois encore.

    Ses mouvements lents et majestueux traçaient des signes sacrés dans l'air lourd de fumée. La plaque d'argent lançait des étincelles. On en était ébloui. Ou étaient-ce les énormes yeux noirs rigides ?

    Sans musique tout cela, évidemment. Silence mortel. Ah oui, mortel. Juste le tic-tac d'une pendule.

    Décidément, il faisait trop chaud. On se sentait engourdi. De plus en plus.

    Martiniano bondit, se figea, puis se mit à tournoyer à une allure folle. Comme une toupie.

    Comme si la pointe d'une vrille labourait ma nuque. Tout le monde semblait rêvasser. Entre mes paupières à moitié fermés, je voyais des taches rouges puis noires,puis des bosquets, un banc... non, une banquette... à l'intérieur de quelque chose... Etait-ce une voiture? Etait-ce un visage de femme aux cheveux en désordre avec, entre ses lèvres, un mégot au bout rougeoyant ?

    Le Babalao s'arrête. Cliquetis de chaînette, un coup de poing entre mes yeux. Le poids, oui, le poids de son regard.

    Brusquement, je comprends et je me traduis le langage des signes secrets. Des torsions de hanches presque mobiles. De ses doigts qui pétrissent l'air. Qui étranglent un cou invisible.

    A présent, je sais que toutes les terribles forces de Martiniano appellent une femme. Je me dis, sans savoir pourquoi, qu'elle rôde dans la nuit. Je sens son désespoir. C'est comme si je l'entendais pleurer.

    Je me ressaisis. M'étais-je assoupi ? Drôle de demi-sommeil. Il m'est familier.

    Les épaules raides du sorcier tremblent d'un effort muet, comme sous un énorme fardeau.

    Le commissaire essaie de sourire. Cela donne une grimace idiote. La petite doit avoir une migraine. Elle se frotte les tempes.

    Du coin de l'œil, je regarde le ventre noir, musclé,à moitié nu, rentré, écrasé,secoué par une crampe. Eh oui, le sorcier est lui-même en transes. De l'autohypnose. Quelque chose en lui est prêt à éclater.

    Son corps est chargé de l'électricité de mille étreintes amoureuses savamment canalisées, accumulées, de mille horreurs, serpents, plaies de rasoir, fièvres artificielles, et lentes strangulation de lianes, maîtrisées par une souveraine volonté sous le regard vide d'idoles noires, aux dents pointues.

    Martiniano prend une chaise et s'assied, nonchalamment comme au milieu du "terreiro" de la clairière sacrée, après la conjuration du Dieu Exu.

    D'un geste irrité, le délégado fait claquer un tiroir, les poulets échangent des coups d'œil très gênés.

    J'ai mal aux oreilles. Je crois entendre un son aigu de plus en plus fort. Une sirène d'ambulance ? Non. Plutôt un hurlement de femme. D'une folle furieuse.


    Le reste était dans les journaux du lendemain. Antenor, le délégado, quitta la préfecture à 1 h. 05, bras dessus, bras dessous avec sa petite amie.

    Il y avait une conduite intérieure devant la "Delegacia". Le stationnement y était interdit, mais les agents restaient cois. C'était la deuxième Chevrolet du commissaire. La brigade des mœurs de Rio est une entreprise rentable. Dans la bagnole : la femme du bel Antenor. Celui-ci lui avait déjà communiqué qu'il allait l'abandonner mais elle ignorait l'identité de la coupable. Les femmes brésiliennes sont accommodantes. Elles pardonnent tout, sauf une chose. Rien n'est plus dangereux que de les laisser tomber tout à fait.

    Depuis quelques minutes, elle fumait nerveusement, accoudée au volant, le poing serré, invisible dans la bagnole obscure. Dans son poing serré, il y avait le second revolver d'Anténor, un grand Colt 45.

    Dans le chargeur du Colt : neuf balles, grosses comme des doigts. A bout portant, elles firent neuf gros trous dans la peau d'Antenor, ainsi que de sa belle.

    Cela donna plusieurs beaux articles, deux beaux enterrements et un très beau procès. En somme, un drame de jalousie assez banal.

    A un détail près. La meurtrière, lorsqu'on l'arrêta n'avait qu'un peignoir sur le dos. Elle se trouvait dans un état d'hébétude qu'on attribuait au choc nerveux. Les histoires qu'elle débitait à ce moment-là n'avaient ni queue ni tête. L'épouse trahie affirmait s'être réveillée en sursaut une demi-heure plus tôt, d'un cauchemar. Dans son rêve, la chambre à coucher était éclairée d'une lumière blanchâtre, laiteuse.

    Un grand nègre, étrangement accoutré, dansait, sautillait devant le lit en chantonnant un texte obscène au sujet de la trahison de son époux qu'elle pouvait, affirmait la chanson, surprendre à l'heure même devant le commissariat, en compagnie de l'infâme séductrice.

    Le procès fut très touchant. On l'acquitta à l'unanimité. Les jurés brésiliens sont très compréhensifs lorsqu'il s'agit d'un crime passionnel commis par une belle femme. Ils sont sentimentaux et galants par-dessus le marché.


 

CHAPITRE III

 

 

    Qu'en penser ? Quand on est doué d'un esprit critique et après avoir assisté à un certain nombre de ce genre d'événements, on commence à se demander si on déraille ou non.

    Faudrait-il adopter, en face de ces phénomènes, l'attitude du paysan balkanique, en train de visiter un jardin zoologique, en compagnie de son fils âgé de six ans.

    Pétrifié devant la girafe, le môme s'écrie : - Père, Père, viens voir, qu'est-ce que c'est que cette bête.

    - Ça... mon fils, dit le paysan, après une minute de contemplation horrifiée, cette bête viens... viens...Ça. . . Ça. . . cette bête n'existe pas !

    Est-ce après tout la voix du bon sens et de la science ?


    J'ai reçu la réponse beaucoup plus tard au cours de mes vagabondages à Hambourg, dans une grande villa dont les fenêtres aux volets toujours fermés donnaient sur le Bois de Boulogne hanséatique, sur l'Alsterufer, sur la rive de l'Alster et ses peupliers déprimants.

    Pas plus déprimant que la sécheresse et le pédantisme d'un certain Herr Professor Hellmuth Hagen. Il faisait partie malgré son grand sérieux, de l'inénarrablement cocasse groupe de prisonniers, hermétiquement bouclés dans la villa pendant quinze jours et strictement surveillés.

    Il y avait entre autre une grosse caissière de bistrot, de Sankt Pauli, du quartier des matelots, choisie à cause de son talent, du seul qu'elle possédait. Elle fut soumise à un traitement sévère, à un confinement solitaire encore plus inflexible que nous autres, surtout pour l'empêcher de se saouler.

    Au bout de dix jours, elle réussit quand même à piquer une crise hystérique, en se roulant par terre et en hurlant qu'elle devenait folle à force de jouer aux cartes, seule par-dessus le marché. Nous finîmes par la calmer.

    De mon côté, je commençais à avoir la nausée, rien qu'à la vue d'un as de pique ou d'une dame de carreaux.

    Après quinze jours, le prof. de physique mathématique émergea de ses calculs.

    - Selon le calcul des probabilités, dans ce jeu que nous avons mis au point, il devrait y avoir 41 à 43 % de réussite. Mais elle a deviné, enfermée au rez-de-chaussée, les cartes et les séries suggérées du premier étage par vous et par le Herr Doktor Kruger 762 fois. Ça correspond à 78,2 %. L'expérience est parfaitement concluante.

    - Mais tous ces calculs de probabilité, est-ce qu'ils prouvent quelque chose ?" J'essayais de les provoquer pour qu'ils me rassurent davantage.

    - Ce n'est jamais qu'une approximation ! Et puis, est-ce que cela montre comment, par quel moyen, s'est effectuée la transmission de la pensée, d'une pièce hermétiquement fermée à l'autre ?

    A travers ses lunettes sans monture, il me dévisageait avec un certain dédain comme si j'étais un nombre irrationnel surgi tout à fait à tort, en plein milieu d'une vulgaire équation algébrique.

    - Votre question n'a pas de sens. Avez-vous jamais entendu parler du "saut quantique ?" Les gens sont aussi ignorants en matière de science, de nos jours, qu'au XIIIe siècle. Tenez, l'électron qui tourne autour du noyau de l'atome change d'orbite sous l'influence d'une certaine quantité d'énergie. Remarquez que pour cela, il lui faut un quantum d'énergie déterminé et non pas un autre. L'électron obéit à un chiffre, à un mot he.. he... he... magique. Comme un automate, il n'accepte qu'une certaine monnaie, pas une autre. Vous avez beau fourrer un billet de mille dans l'appareil, il ne marchera pas. L'ancien rapport entre cause et effet est mort, enterré par la physique atomique. La logique n'est valable que pour nos sens grossiers. Quant à votre question un peu naïve : comment s'est effectuée la transmission d'une pièce à l'autre... eh bien.. tenez, j'ai dit que l'électron change d'orbite, mais je ne vous ai pas encore dit qu'il le faisait sans aucune transition. Il se trouve sur l'orbite A, puis tout à coup il disparaît et se matérialise sur l'orbite B. Attention : au même instant. Pas un centième ni un millième de seconde après. Nous pouvons mesurer ces choses aujourd'hui. Quant aux calculs des probabilités et des statistiques, comme celles que nous venons de faire, vous pouvez vous y fier : c'est la base même de la physique moderne. Si ces conclusions n'étaient pas justes, aucune bombe atomique n'aurait jamais explosé. Ne vous creusez pas le crâne ! Nous autres, nous sommes de plus en plus habitués à travailler et à obtenir des résultats pratiques à la base de phénomènes et de situations vis-à-vis desquels aucune explication pensable et rationnelle n'a le moindre sens. Il ne s'agit plus d'expliquer. La seule question est : "qu'est-ce qu'on peut tirer de l'inexplicable ? Ne vous torturez donc pas le cerveau en vain".

    Je me le suis tenu pour dit.


    Pourquoi me suis-je mêlé si intimement à la "macumba" ? Avais-je des prédispositions ? Oui, d'abord ma curiosité. Je vivais dans un pays où la magie fait partie du football, des élections, des fiançailles et des adultères. Bien sûr que cela m'excitait, d'autant plus que souvent ces rites baroques se déroulent, pour ainsi dire, à l'ombre des gratte-ciel.

    Ai-je des dons ? De nombreuses personnes en ont sans le savoir. Dans mon cas c'est probablement un mélange de robustesse et d'une certaine sensibilité. Mes amis m'appellent : "un éléphant intuitif". Il paraît que j'ai de temps à autre un regard perçant, légèrement désagréable. Je n'ai aucune idée pourquoi. On ignore beaucoup de choses au sujet de soi-même.

    Même avant mon entraînement abracadabrant je me concentrais facilement et je savais faire jouer ma mémoire visuelle. Dès mon enfance, je n'avais qu'à fermer les yeux pour recréer tous les détails d'une scène vécue. C'est cette capacité que les sorciers brésiliens développent et qui devient une des bases de leur pouvoir.

    Et puis, il y a autre chose. Si j'ai une originalité, c'est ma capacité de parler franchement de tout. Même de la magie au sujet de laquelle on a entendu tant de propos honteux et fumeux.


    Oui, je ne le nie pas, je suis devenu sorcier aussi parce que l'image des "Chevaux des Dieux", de la foule de filles brunes ou claires, couchées à plat ventre devant leur maître, le magicien, m'attirait.

    Etait-ce aussi simple ? Je ne le pense pas. Il me semble avoir deviné, dès mes premiers contacts avec cette religion souterraine, que la condensation d'énergies sexuelles et de la passion survoltée est la plus puissante source du pouvoir magique.

    Ainsi, suivais-je mon penchant.

    Si bien qu'une nuit, je me trouvais debout, au milieu d'une clairière où le tam-tam grondait et où les esprits d'une multitude en transe flottaient autour de moi, faisant tout ce qu'ils pouvaient pour noyer ma lucidité dans leur angoisse, tandis que le mur des corps nus couverts de sueur me menaçait d'étouffement.

    Les flammes des torches traînaient des sillons rouges par le sol où j'aperçus deux longs serpents noirs qui rampaient lentement vers mes pieds.

    On poussait une jeune mulâtresse au torse nu d'adolescente vers moi. Je sentais ses deux poignets dans mes mains. Je les serrai brutalement. Je savais que c'était une épreuve et que toute ma future vie en dépendait mais j'étais déjà trop ivre du délire environnant pour me rappeler de quoi il s'agissait et ce qu'on attendait de moi.

    Brusquement, de mon corps ou de mon esprit ou des deux, jaillit un mouvement de rage. Une tension douloureuse, un déchirement de tous les muscles, des yeux qu'un spasme de volonté semblait projeter des orbites vers le but, vers le grand secret de la magie que j'essaierai de rendre compréhensible plus loin, vers la volupté de toute une vie sauvagement condensée en quelques secondes. L'éclair d'une fureur de vivre, délirante surgit de l'angoisse, d'une agonie délibérément provoquée et, devant moi, le corps de la petite mulâtresse s'écroula, foudroyé.

    A ce moment-là, je vis une belle et tragique tête de César noir. Le regard du sorcier était un coup de couteau mais qui ne put que m'effleurer. Alors, avec l'ombre d'un sourire sur les lèvres minces, soudanaises, pas nègres pour un sou, il me dit :

    - Si tu veux... tu pourras faire tout ce que je sais faire.

    Ce fut le début d'un long chapitre de ma vie.


 

CHAPITRE IV

 

 

    C'est une sensation insolite d'ouvrir les yeux après avoir dormi quinze jours et quinze nuits. C'est-à-dire, j'avais l'impression de m'être réveillé deux ou trois fois pendant quelques minutes. Mais je n'étais sûr de rien.

    Ma tête pesait dix kilos. Pas question de changer de position. Plusieurs obstacles insurmontables s'y opposaient. Mon dos reposait sur un tapis de paille posé sur un sol de terre battue.

Je n'étais pas exactement enfermé. La baraque n'avait ni portes ni fenêtres. Juste une large ouverture. A travers, j'apercevais les feuilles dentelées de bananiers sauvages et un gros arbre de pain. D'après la force du soleil et la position des ombres, il devait être autour de cinq heures du soir.

    Où diable étais-je ? Et surtout : qui diable étais-je ? Quelqu'un chuchotait très doucement des syllabes incompréhensibles à mon oreille. Cela ne m'intéressait pas. J'étais passablement abruti.

    Peu à peu, je reconnaissais l'autel, le crucifix renversé, le Saint Georges à la tête de crocodile, un phallus en bois sombre "Tacaranda", de la taille d'un tonneau, surplombant tout le reste, enduit de sang de porc.

    Je me trouvais dans le "terreiro" dans le terroir des dieux et je touchais à la fin des épreuves de l'initiation.

    Un de mes bras était libre. Je tâtais mon crâne. Il était couvert d'un gros turban. Ah oui, des compresses d'herbes magiques. Leur suc était censé s'infiltrer dans mon cerveau pendant que je dormais. Sans doute pour alimenter mes pouvoirs nouveaux-nés. Ou peut-être pour me faire oublier les scènes cauchemardesques qui précédaient ma promotion. Quant à cela, leur effet était nul.

    Et puis, à quoi servait donc cette autre compresse froide, lourde, à travers mon corps nu? Pourquoi était-elle si grosse ? Et qui me chuchotait donc, comme cela, à l'oreille ?

    Je me souvenais de plus en plus nettement de tout. Des heures et des jours sous le soleil de plomb, me refusant la moindre goutte d'eau. Des heures et des jours en complète immobilité, maintenant toujours derrière mes yeux fermés l'image du même triangle flamboyant.

    Et tout le reste. Le fer rouge, incapable de brûler mes mains. Les animaux égorgés. Mon rasoir. Une cruauté glaciale que je sentais scintiller au fond de mes yeux, au fond de mon cerveau. Des seins noirs. Un dos lisse, couleur ivoire. Deux traînées de sang sous mon rasoir. La soif qui m'étrangle. La sensation que je devenais un autre. Au-dessus de ma souffrance, indifférent à celle d'autrui. Distant, imperturbable devant les horreurs, comme devant la volupté. Maître des lents orgasmes, indéfiniment renouvelés par le seul secret qui comptait.

    Pendant quelques secondes, mon coeur se gonflait d'un orgueil démentiel.

    Ensuite, je me rattrapai, pour me demander à quoi rimait cette grosse compresse sur mon ventre et pourquoi elle bougeait. Allait-elle glisser sur mon cou avec sa terrible masse, pour m'étrangler ?

    Je me rappelais maintenant aussi de ce détail. A présent ma tête était claire, mes pensées froides. J'étais un autre. Je me regardais de loin. Ils avaient raison. Leurs bois grouillaient de reptiles. Ils en avaient horreur à leur tour. Eux aussi. Il fallait bien qu'ils s'en servent. Pour cette douche écossaise d'horreur et de volupté, dont je montrerai la technique. C'est elle qui mobilise les énergies les plus cachées de la vie.

    Qu'entendais-je en réalité ? J'eus enfin le courage de me l'avouer.

    Cela, un chuchotement ? Non, un sifflement !

    Je parvins à me retourner un peu. Je regardais sans broncher dans des yeux inénarrables.

    Fixes, plantés dans une tête de chat sans oreilles,triangulaire.

    Dans une tête de serpent-géant aux arabesques brunâtres.

    Il entourait mon ventre nu. Il m'enlaçait comme un amoureux.

    Le frisson de l'épouvante parcourut ma peau, mais ce n'était pas moi qui le sentait : je me regardais du coin de la pièce. Je m'étais dédoublé. J'étais un autre.

    Pendant une minute, mon regard devint aussi rigide que celui du reptile. Alors, tout doucement, il me libéra pour s'enrouler sous le phallus, noir du sang de porc.

    Je me redressai. Il y avait sur l'autel, un pot d'eau et une bouteille pleine de cachaça, de rhum blanc. Je savais ce qu'il fallait faire. Dédaignant l'eau, j'avalai d'une traite, au moins trois décilitres de rhum.

    Cela y était. Mon épreuve avait réussi. L'alcool ne me faisait aucun effet. Il avait le goût et il me désaltérait comme l'eau claire d'une source.

    Je sortis de la baraque. En bas, à cinquante mètres,dans le ruisseau jusqu'aux genoux, une métisse indienne, plutôt forte, lavait un hamac en toile.

    Je respirai profondément. La vie venait de changer.

    Ce monde vert et doré m'appartenait. De même que cette fille là-bas, dans le ruisseau. Je voulais qu'elle le sente. Je voulais comme il faut vouloir pour obtenir.

    Un vertige faisait tourner ma tête. Je l'avais provoqué moi-même. Je voyais la masse gazeuse d'énormes bras pousser de mes épaules, s'étendre à travers l'espace, toucher la gorge lisse, là-bas, au bord du ruisseau.

    Ma conscience était scindée en deux. Une moitié de mon être frôlait l'évanouissement. L'autre moitié savait que j'étais en train d'hypnotiser et que c'était l'effet d'une concentration apprise au cours de nombreuses et perverses étreintes.

    Pendant des heures demi-conscientes, soudé à des corps de femmes haletantes, je devins maître de l'art de me dépenser follement, tout en retenant, non pas les sécrétions matérielles, mais les effluves magnétiques de l'orgasme.

    C'était mon sang, ma substance vitale qui coulait vers l'Indienne à travers l'air doré, et le moindre doute n'effleurait mon esprit : elle devait le sentir.

    Elle ne pouvait pas m'échapper. Le mystérieux "souffle d'amour du Dieu Xango" caressait de loin sa peau frémissante. L'envoûtement s'infiltrait par ses pores, jusqu'au foyer caché de ses pulsions intimes.

    Pendant une, deux, trois minutes, mes tempes battaient follement. J'étais aveugle et sourd, paralysé par l'effort de ma volonté insoupçonnée, effrénée,sans bornes. Une crampe douloureuse agitait tous mes muscles.

    Alors, le soleil se ralluma. Mon coeur battait à tout rompre. Je le ralentis. Je pouvais le faire. Derrière mes paupières mi-closes, je voyais nettement le coeur : ce muscle sanglant en train de battre tout doucement.

    Quand j'ouvris les yeux pour de bon, je vis la grande fille brune et forte se retourner avec un rire idiot, comme si les doigts d'un libertin la chatouillaient subrepticement. Et, quelques secondes plus tard, j'aperçus ses bras drus et j'entendis son rire roucoulant. Tout près de moi.

    C'est ainsi qu'avait commencé ma double existence, celle que mènent les sorciers.


 

CHAPITRE V

 

 

    Moi, je la menais depuis longtemps déjà lorsque je me mariais. Je ne sais plus depuis combien de temps. Là-bas, sous le ciel toujours bleu, dans cet air toujours chaud, humide, excitant, les mois et les années s'écoulent autrement qu'ici. Le temps a un autre sens.

    Donc, je menais une double existence. De temps à autre je disparaissais dans la nature. Ma femme ne me disait rien. Les Brésiliennes sont discrètes, silencieuses. Tolérantes aussi, sauf quand on veut les abandonner.

    Un jour ma belle-mère mourut dans les circonstances mentionnées plus tôt. Puis un peu plus tard, brusquement, je me rendis compte que ma femme était en train de dépérir exactement de la même manière.

    Cela ressemblait à une anémie. Les analyses ne donnaient rien. Elle avait tout le temps sommeil. Elle commençait à dormir douze, quatorze et seize heures par jour.

    Alors je la mis sur la sellette. Car elles ne parlent jamais de leurs histoires de famille, et j'en soupçonnais une, derrière tout cela.

    Elle finit par se mettre à table. En effet, il y avait une Amalia, une cousine éloignée, dans le coup. Elle était restée veuve quelques années plus tôt et eut l'idée de jeter son dévolu sur mon beau-père. Celui-ci ne s'apercevait de rien, étant complètement absorbé par sa manie, par la politique et par sa circonscription électorale. Quant à Amalia, elle avait une réputation de sorcière solidement établie.

    - Elle s'était vantée, me disait ma femme, d'avoir enfermé le double de ma mère dans sa cave et d'avoir nourri des bêtes avec son sang. J'ai reçu des lettres anonymes. Il paraît qu'elle me fait la même chose. Pour que mon père reste seul.

    Je regardais le téléphone.

    - C'est dimanche, aujourd'hui, remarquai-je. Dans tout le Brésil il n'y a pas un seul domestique dans aucune maison les dimanches soirs. Appelle-la. Dis-lui que nous serons dans son quartier et que nous voulons lui rendre visite.

    Je réfléchissais rapidement en serrant les dents. Notre visite allait être quelque chose comme l'assaut d'une banque à main armée. Il fallait que cela se passe vite et que la caissière nous passe le paquet, ce sale paquet, sans l'ombre d'une résistance.

    Je cherchais dans ma poche mon paquet de petits cigares. Je glissais dans le tas un "cigarillo" un peu plus clair que les autres.

    On est très poli là-bas. Impossible de deviner qui est brouillé avec qui. Des ennemis mortels échangent des courtoisies, des courbettes ou de tendres baisers. Quelques heures plus tard, nous bavardions aimablement avec Amalia.

    C'était une bonne femme énorme, mesurant environ 180 cm. Par-dessus le marché, ses longs cheveux noirs formaient une espèce de tourelle au milieu de son crâne. Elle avait de petits yeux jaunâtres profondément enfoncés dans un visage chevalin.

    Je ne perdis pas mon temps et saisis la première occasion pour raconter un de ces calembours à double sens dont ils raffolent là-bas. En même temps, j'allumais, avec mille précautions le cigarillo blond.

    - Ma femme est terriblement pudibonde, riais-je, très détendu. Amalia, laissez-moi vous souffler la pointe de mon anecdote à l'oreille.

    Sans attendre sa réponse, je me penchais sur elle en soufflant une grande bouffée de fumée dans son visage et en crachant en même temps toute ma salive au milieu du beau tapis persan qui ornait le salon.

    La maîtresse de céans ne protesta pas contre ma conduite inqualifiable. Un large et béat sourire se dessina autour de ses lèvres. Sans raison apparente, elle commença à hocher la tête affirmativement, à plusieurs reprises, encore et encore.

    Des deux mains je saisis ses tempes, plongeant mon regard dans ses yeux qui s'éteignaient et lui disant doucement les quelques phrases nécessaires.

    Deux minutes plus tard, elle somnolait, sombrant dans la catalepsie, et me communiquait promptement tout ce que je voulais savoir.

    Suivant ses indications, je cherchais d'abord un débarras à côté de la cuisine. Soulevant un carreau du sol, je trouvais une cavité. Elle hébergeait un très gros et affreusement laid crapaud-buffle. Je laissai retomber le carreau. Ce n'était qu'un relais.

    Amalia avait besoin d'être secouée par le dégoût avant de prendre son grand élan, son envol de sorcière.

    Dans la cave nous tombions sur la contrepartie de l'écœurant crapaud. Elle y avait installé tout un cabinet secret. Rien n'y manquait, ni le divan, ni les petites pyramides d'encens indien, ni l'idole aux douze énormes phallus. C'était ici qu'Amalia plongeait ses nerfs après le bain d'horreur dans les hallucinations érotiques afin d'atteindre l'état de vibration nécessaire pour l'envoûtement à distance. Ce fut ici même que je trouvais le placard. Dans le bocal les grosses sangsues violacées nageaient dans un liquide brunâtre où trempaient deux statuettes en bois, caricatures horriblement grimaçantes de ma défunte belle-mère et de ma femme.


    Dans le fond, je ne suis sûr que d'une partie de ces choses. Il me semble évident qu'Amalia hypnotisait à distance émettant les puissantes pulsions de ses émotions,centuplées par la savante gamme des stimulants de la sorcellerie.

    Je suppose qu'elle alimentait, elle-même, les sangsues, en versant dans le bocal le sang d'une bête quelconque, afin de se convaincre elle-même par cette image effrayante, afin de se pénétrer par une joie délirante et maligne, à la vue des sangsues qui grossissaient. C'est ainsi qu'elle envoyait par l'éther les ondes d'une malédiction libre du doute, certaine de son effet.

    En même temps, elle écrivait aux victimes,impressionnables grâce à l'ambiance générale du pays, des messages anonymes, dépeignant d'une façon concrète tout ce qui leur arriverait.

    C'est mon interprétation. Y a-t-il plus que cela ? Je l'ignore. Est-ce que des gouttelettes de sang suintaient effectivement des statuettes ? Je ne saurais l'affirmer. Au demeurant, je m'étais mis moi-même dans un état d'esprit qui excluait tout examen objectif.

    Entièrement concentré sur ce qui me restait à faire, je retournais au salon, emportant le bocal. Amalia dormait paisiblement.

    Je chuchotais quelques mots à l'oreille de la géante étendue. Puis en arrachant le parchemin qui fermait le bocal, je lui jetais tout son contenu en plein visage. Elle ne broncha même pas. Ensuite, je la plongeais dans un sommeil plus profond. Lorsqu'elle atteignit l'état léthargique, je lui suggérai des émotions qu'elle allait revivre désormais, plusieurs fois, tous les jours de sa vie.

    Je lui communiquais cette volupté des dieux de la brousse qui brûle comme un feu dévorant, des entrailles jusqu'à la gorge. Celle qui montre, comme dans un palais de glaces, l'hallucination de soi-même : au milieu de mille étreintes, de mille corps en convulsions, dans un rêve éveillé, qui s'entrepénètrent de tous les côtés, dont tous les orifices sont percés, pareillement au martyre d'un Saint-Sébastien pornographique, par d'innombrables membres fiévreux. Je l'élevais jusqu'au seuil de l'orgasme et je fis claquer la porte devant son nez en la glaçant d'épouvante ; en lui montrant l'image du crapaud. En renversant l'itinéraire de la volupté noire: en lui servant l'horreur comme dessert au lieu d'un hors-d'œuvre.

    Pendant une heure, je l'hypnotisais ainsi, faisant pénétrer l'échec de la frustration jusqu'au fin fond de sa conscience.

    Mon beau-père s'est remarié. Pas avec Amalia. Celle-ci s'est considérablement rassérénée. Elle se trouve dans une ambiance favorable au calme et à la détente. Ce n'est que de temps à autre qu'on est obligé de lui mettre la camisole de force ou de lui faire des électrochocs.


 

CHAPITRE VI

 

 

    Où, dans tout ceci, commence le surnaturel, où finit le domaine des énergies naturelles, encore que mal connu est. Rien ne m'est plus difficile que de discerner des catégories logiques derrière les rites baroques de la magie brésilienne. Elles avaient été pendant de longues années mon élément vital. Mes cheveux se dressent lorsque je pense à certains moments de cette époque.

    Par exemple, aux moment de certaines tensions, sous lesquelles le cœur le plus solide risque de flancher. Aux moments où je travaillais avec le diaphragme.

    Comment décrire ce travail ? J'essaierai plus loin, lentement, minutieusement. Mais comment en donner une image rapide ?

    Est-ce un spasme ? Sont-ce des phares infra-rouges qui s'allument dans l'œil, teignant le monde de couleurs inconnues, interdites à la vue des mortels ? S'agit-il de remous rugissant d'un cyclotron qui fait tournoyer les atomes de notre corps à la vitesse de la lumière ? Sont-ce des étincelles qui jaillissent de nos tissus ?

    Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à ces instants le sorcier est secoué par un courant alternant qui ébranle en même temps l'élément qui l'entoure, ainsi que le ferait une hélice invisible.

    Certains animaux le sentent très intensément.


    Une fois, j'avais vu un indigène encerclé par des murs argentés, scintillants. C'étaient les piranhas, les petits poissons carnivores, assassins.

    L'eau où cet Indien avait plongé pour gagner son pari était rouge du sang d'un mouton qu'il avait fait jeter au même endroit de la rivière. Parmi les nuages pourpres que balançaient les vagues naguère limpides, on distinguait le squelette complètement nettoyé de la bête. Il oscillait lentement sur le fond boueux, rappelant un de ces animaux en matière plastique qu'on peut tordre dans tous les sens, pour leur donner des formes fantaisistes.

    Les pieds du Peau Rouge touchaient le fond. Il pataugeait autour du squelette. Les piranhas l'entouraient de tous les côtés. C'était comme s'il se baignait dans un puits large de deux mètres au parois argentées, mortelles.

    Les piranhas n'attaquent que lorsqu'ils sentent le goût du sang. La moindre écorchure, à moitié cicatrisée, suffit pour les attirer.

    Avec un sourire pensif, le sorcier barbotait dans l'eau brandissant vers la voie lactée des poissons meurtriers, un gros morceau de viande rouge.

    Deux, trois, quatre minutes s'écoulèrent : de temps à autre des tentacules se détachaient des murs scintillants, s'élançant vers le magicien. Une patrouille d'une douzaine de petits monstres se précipita vers lui pour reculer aussitôt comme si elle s'était heurtée à un barrage infranchissable. Au bout de cinq minutes, le sauvage se dirigea vers la rive. Le mur des piranhas se rompit à son passage, exactement comme la Mer Rouge devant la baguette de Moïse.

    Lorsqu'il sortit de l'eau il chancelait comme s'il était ivre. Je regardais attentivement les mouvements spasmodiques de son corps. De certains groupes de muscles. Ce n'est pas encore le moment de les désigner. Il faut que j'écarte d'abord toute possibilité de malentendu, d'interprétation précipitée.


    Je revois le petit nègre ratatiné à la barbe blanche qu'était Epaminondas, mon guide dans les forêts d'Amazonie. Je me rappelle du dégoût que j'éprouvais un jour à le voir se débattre avec le bracelet vivant qui venait de lui tomber du toit en feuilles de palmiers de notre campement sur le bras. C'était une mince courroie grise qui se tordait rageusement. Le fameux "serpent quinze minutes". Pas plus gros qu'un ver de terre et à peine plus long. Avant qu'Epaminondas eut réussi à libérer son poignet et à écraser le reptile,celui-ci avait trois fois enterré ses minuscules dents dans la chair du vieux nègre.

    Ma bande de bûcherons observait avec curiosité la victime de l'accident. Personne ne bougeait. Tous savaient pertinemment qu'il n'y avait rien à faire. Les quinze minutes du serpent pouvaient exceptionnellement se prolonger jusqu'à vingt, vingt-cinq minutes, mais c'était le maximum des concessions qu'il ait jamais faites.

    Je ne savais pas qu'un nègre pouvait rougir. Le parchemin noir du visage qu'encadrait la barbe blanche brûlait. Des flammes cuivrées semblaient le dévorer, tout en l'éclairant. Mais pas une seconde le vieux ne perdit sa contenance. Ses terribles yeux couverts d'un filet de veines bleuâtres s'arrêtèrent sur Inès, sur l'une des deux jeunes mulâtresses qui exerçaient dans ma bande la fonction de cuisinières et de bonnes à tout faire. Il la prit par le bras et l'entraîna derrière un buisson.

    Quand une grande demi-heure plus tard, le singulier couple revint de la broussaille, il fallait se rendre à l'évidence. Le digne vieillard était bien vivant et semblait fermement décidé à le rester. Son visage avait retrouvé son habituelle noirceur éclatante de santé. "Je m'en vais pêcher",déclara-t-il, à l'ahurissement général, d'un ton naturel, avec sa mine éternellement renfrognée.

    C'était plutôt Ines dont l'aspect inspirait des inquiétudes. Elle était d'une pâleur mortelle, ce qui, chez une mulâtresse, correspond à des nuances verdâtres. Mais à part ces effets coloristiques, tout son corps tremblait, et elle était complètement hébétée, incapable de répondre aux questions dont on la bombardait, et elle fut secouée par une forte fièvre pendant deux jours et deux nuits.

    Rétablie, elle persista dans son silence. On n'en pouvait tirer que des phrases plus ou moins incohérentes comme : "Il connaît des plantes" ou "le plus clair du venin s'est coagulé dans une boule de sang... il l'a vomi" ou "après... ce qui lui restait encore de venin dans son corps, c'est moi qui ai fini par l'avaler".


    Revenant aux réactions de mon entourage parisien, j'entends aussi des exclamations qui me font franchement plaisir. Je commence à avoir l'âge où on est ravi qu'on vous dévisage avec un certain ahurissement ainsi exprimé :

    - C'est incroyable ! Ton regard pétille, tes mouvements sont souples, rapides... ils font penser à l'élan d'un jaguar en pleine forme... qu'est-ce que tu as donc fait là-bas ? C'est fou ce que tu as rajeuni !" Je me tais alors, tout en éprouvant un certain malaise. En effet, l'âge ne semblait pas exister pour plusieurs sorciers que j'avais connus.


    Le Brésil est, entre autres, le pays des improvisations. On y change souvent de métier.

    Il y a six ou sept ans, j'étais camionneur. Seul à bord de mon vieux tacot je faisais des voyages de deux à trois mille kilomètres à travers la savane, et longeant la brousse.

    A un certain moment je dus, pendant trois semaines, réparer mon camion dans un village, au centre d'une région dont l'économie était plus ou moins ruinée, depuis la fin du XIXème siècle, plus exactement : depuis l'abolition de l'esclavage.

    L'hospitalité va de soi là-bas. L'amphitryon qui m'avait accueilli dans une espèce de manoir du XIXème, à moitié abandonné, était le roi du patelin. Ce personnage excentrique contrôlait les restes du petit commerce local autrefois florissant.

    Au surplus, il construisait. Pour son plaisir. Il se disait architecte. Il bâtit des maisons infectes pour les autochtones mais aussi d'imposantes, de majestueuses étables pour ses cochons et une fois même un pont à un endroit où personne n'en avait besoin.

    C'était un Portugais d'une soixantaine d'années, trapu, au visage rond et rouge des vignerons de Madère, débordant de vitalité, démontrée entre autres par une ribambelle de gosses illégitimes.

    Il avait parfois de curieux tics autour de la bouche. Un type qui parlait peu mais dans l'ensemble plutôt jovial.

    Je ne comprenais pas pourquoi les gens semblaient avoir peur de lui. Une fois au bistrot, j'ai posé une question au sujet de son âge. Des vieillards embarrassés me chuchotèrent alors à l'oreille qu'on l'ignorait et qu'il avait très peu changé depuis son arrivée au bourg quarante ans plus tôt.

    De temps à autre, me disait-on, il disparaissait. Pendant des périodes plus ou moins longues personne ne savait où le trouver.

    Une nuit, réveillé par un bruit des rats, j'aperçus de la fenêtre mon Portugais qui traversait un champ désert, se dirigeant vers l'ancien cimetière des esclaves.

    Je le suivis subrepticement, poussé par une curiosité légèrement amusée. Etait-il somnambule, amoureux ou simplement ivre ? Sa démarche titubante semblait confirmer cette dernière hypothèse.


    Il y avait du vent. Des nuages déchiquetés galopaient autour de la lune. Me faufilant parmi les bosquets et les croix pourrissantes, j'aperçus vaguement mon bonhomme. Courbé, il cherchait quelque chose.

    Soudain il n'y était plus. Il n'était plus nulle part. A l'affût derrière un gros tronc, j'épiai la danse macabre des ombres que le jeu de cache-cache lunaire faisait valser sur les tombes.

    Alors tout à coup la respiration me manqua. Une ombre se détacha du chœur noir et s'achemina vers ma cachette. Il avançait vers moi, lentement, rythmiquement. L'effroi me serra la gorge, fit tourbillonner dans mon cerveau les mots : inexorable, irrésistible, mortel.

    Une branche craqua. Il y eut une éclaircie et je faillis pousser un hurlement.

    Le Portugais se tenait devant moi à deux pas, paraissant m'observer. Mais je n'avais jamais vu un visage comme celui-là.

    Complètement défiguré par une hideuse grimace, sa bouche était devenue un trou quadrangulaire, noir. La peau pendait sur ses joues autrefois rondes, une bave jaunâtre coulait sur son menton, et une plaie béante ouverte sans doute par un coup de hache, divisait son front en deux,tel un sillon barbouillé de sang mais qui ne saignait pas. Me voyait-il ?

    Au bout de quelques secondes pleines d'épouvante, il se détourna de moi. Un instant plus tard, il s'était perdu une fois de plus parmi les tombes.

    Le lendemain l'une de ses nombreuses mulâtresses me communiqua qu'il était parti en voyage et que je pouvais rester dans sa maison aussi longtemps que je voulais.

    Jusqu'à ce point de l'histoire je peux l'expliquer comme une illusion optique ou autre. Mais ma stupéfaction s'accrut lorsque, de retour à Rio, et sans avoir revu ce personnage déroutant, je finis par découvrir sa trace dans les archives de l'école d'architecture, parmi les diplômés de l'année scolaire 1881.

    Nous étions en 1955. Même s'il avait reçu son brevet à l'âge de 21 ans le Portugais eut dû avoir 95 ans, ce qui était manifestement absurde. D'autre part, je ne voyais pas la moindre possibilité d'une erreur.

    Son certificat de naissance n'y était pas, mais le registre le décrivait comme un Portugais originaire de Madère, île minuscule, et qui fournit peu d'émigrants et encore moins d'architectes. Son nom, assez insolite, ne revenait ni avant ni après dans l'histoire de la faculté.

    Au surplus, le lauréat en question avait été décoré en 1881, obtenant les "Palmes de Dom Pedro", une assez haute distinction académique. Or, au cours de nos occasionnelles libations, je l'avais un peu sceptiquement écouté se vanter d'avoir décroché ce prix, à la fin de ses brillantes études.


    Je sentis un petit vertige en imaginant que je poursuivais son ombre au travers des temps jusqu'à l'île de Madère pour y déterrer son certificat de naissance. Me réserverait-il de nouvelles surprises ? Serait-il daté de 1800 ? Ou de 1700 ?


    Depuis, j'ai acquis la certitude que la magie, ou si on veut, une certaine discipline ésotérique peut augmenter la vitalité et éloigner le spectre de la mort à des distances étonnantes. Il y a une réalité derrière les légendes sur le juif errant et sur les divers Comtes de Saint-Germain.

    Mon malaise, lorsqu'on parle de ce rajeunissement magique, vient du fait que j'ai connu des thérapies secrètes qui ont un caractère franchement criminel.

    Les légendes moyenâgeuses sur le vampirisme ne sont pas tout à fait gratuites. J'en ai des preuves.

    Je n'aime pas anticiper mais c'est, en l'occurrence, mon seul moyen de rester clair. Ma rupture avec la "macumba" est le point final de ce récit.

    Cette crise m'a obligé d'affronter des personnages en chair et en os qui cependant rappelaient les vampires des films d'horreur connus sous les noms de Dracula ou de Frankenstein.

    Il n'y a qu'une petite différence. Mes Draculas ont des fiches anthropométriques, des photos de face et de profil avec des numéros. Aussi des empreintes digitales dans les archives des polices judiciaires de Rio et de Sao Paulo. Ceci dit, ils ne semblent pas connaître le vieillissement et jusqu'à ce jour, tout en sachant qu'ils finiront par mourir, cet être irrationnel qui m'habite (ainsi que tout le monde) ne parvient pas à y croire tout à fait.

    Mais, bien que je les appelle "vampires", je n'affirme pas qu'ils sucent le sang des vierges pour garder leur éternelle jeunesse. Cependant leurs procédés sont tout aussi odieux.


    Pour le moment je me contenterai d'une allusion.

    Nous connaissons tous des femmes subjuguées,véritables esclaves qui mènent une existence d'ombre à côté de leurs tyrans.

    Cette domination peut avoir l'envoûtement comme origine. Dans ces cas, le seigneur, un sorcier de la pire espèce, se nourrit, non pas du sang, mais de toute la substance, de toute la vitalité d'une victime qui se transforme peu à peu en une espèce de cadavre ambulant.

    Dans tous le sens du mot. Ce livre dissèque le problème des "zombis". Ce sont des mortes-vivantes. On les a plongées dans un état de léthargie prolongée complet. Presque rien ne permet de le distinguer de l'arrêt définitif des fonctions vitales.

    Je viens de mentionner les comtes de Saint-Germain, des juifs errants indigènes, en apparence immortels. Tout indique qu'ils trouvent les hormones et les glandes nécessaires à leurs répugnantes cures dans l'enceinte d'anciens et déserts cimetières. Et cependant, en dépit de ces circonstances fantastiques, il ne s'agit pas de phénomènes vraiment surnaturels.

    J'ai trouvé une explication rationnelle et, me semble-t-il, assez plausible de ces lugubres traitements rajeunissants.


    Et pourtant, j'ai reçu le plus redoutable choc psychologique de ma vie et qui a coupé, au moins provisoirement, les ponts entre moi et la sorcellerie, dans un ancien cimetière de suppliciés, en face d'une tombe couverte de mauvaises herbes et de son habitante exsangue, au visage indiciblement torturé.


    Je viens de parler de films de vampire. C'en est un, en effet. Il n'y a qu'un trait qui le distingue des autres, tournés par Murnau ou Fritz Lang. Les Parisiens peuvent retrouver des douzaines de modèles de mon scénario sans quitter leur ville. Ils n'ont qu'à aller avenue Montaigne. A l'agence de la Panair do Brasil ils trouveront des piles de journaux de là-bas. Le portugais se comprend facilement. Puis il y a les illustrés. Des titres comme : "Que signifient les inscriptions à l'intérieur des six crânes humains, saisis lors de l'arrestation du sorcier Pinto ?" ou "Le Député X dans l'incapacité de prendre l'avion, par suite de la malédiction du sorcier Furumba". Des centaines de film d'horreur sont projetés tous les jours, sur l'écran des faits divers brésiliens.

Voici donc mon générique. D'abord une photo du décor. Ensuite, en surimpression, mes trois personnages. Un homme d'Etat. Il a fallu une bonne dose de ce surréalisme qui caractérise la réalité brésilienne pour le mêler à cette histoire. Puis : Tiberio, sobriquet : le Satan. Une sale gueule, en tout cas. Le diable sait qui il est en réalité et où il a disparu. Un voleur de vaches amazoniennes, sans doute. Mais aussi : maître du plus bouleversant pouvoir psychique que j'ai pu observer chez un homme. S'il en était un. Enfin il y a Consuelo, appelée modestement la Reine Noire. Mais celle-là mérite un sous-titre spécial.


    Il y a des labyrinthes de catacombes, des grottes, sous la jungle inexplorée du Brésil équatorial. Rien que dans la "région pratiquement impénétrable" (à en croire la carte géographique du "Musée de l'Homme"), où, pendant un an,j'exploitais des bois précieux, j'avais déniché quatre de ces "bouches du métro des enfers" comme je les appelais en plaisantant avec moi-même, rêvassant dans la solitude de l'océan vert.

    Quelques-uns de ces corridors débouchent sur des salles, galeries et colonnades, pleins de vestiges d'une vieille civilisation. S'agit-il des constructions précolombiennes ? Archéologues, explorateurs disparus comme le colonel Fawcette, Mauffray et bien d'autres poursuivaient jusqu'à leur mort le fantôme d'un ancien et légendaire Empire brésilien.

    D'après ce que je sais, ils auraient mieux fait de le chercher en profondeur, dans le ventre de l'Amazonie plutôt que sur les hauts plateaux interminables et vides du Matto Grosso, où tant d'entre eux reposent pour toujours.


    N'étant pas archéologue, j'ignore si les idoles aux têtes bestiales, généralement en pierre, quelquefois en céramique que j'avais, au cours de mes descentes nocturnes, contemplées de temps en temps, d'un regard abasourdi, pendant quelques minutes à la lumière de ma torche électrique, sont d'origine précolombienne ou antérieure.

    D'après ce que les indigènes m'en disent, ces statues qui auraient été sculptées par des artistes divins ou sataniques (c'est pareil pour eux), en tout cas, immortels, venus de loin de l'Est, se réfugier dans ces parages, après un effroyable cataclysme, ce qui fait penser au mythe du continent des Atlantides.

    A les entendre, mon inquiétant copain Tiberio qui est un des personnages clef de ce récit, serait de leur nombre.

    Pour des raisons obscures, ils auraient érigé ces redoutables autels, creusé ces galeries par lesquelles ils seraient descendus vers le noyau, vers le "vagin du monde" d'où naît tout le feu et toute l'eau de la planète, d'où jaillissent les courants de lave de tous les volcans de même que les sources inconnues de l'"Amazonas". Là-bas, parmi les fondations ténébreuses de tout l'Univers se serait établi finalement le gros du peuples des mystérieux constructeurs, des "Satans de l'Est" laissant rôder dans les labyrinthes périphériques et autour des entrées, qu'un petit nombre de sentinelles, mon ami Tiberio par exemple.

    Y a-t-il sous ces grottes, comme les Chavantes affirment, des trésors cachés, des tiares, spectres, gemmes et lourdes pièces d'or avec l'effigie de monstres astraux pareils à ceux qui apparaissent dans mes délires souterrains ? Je l'ignore.

    Je viens de rentrer de la région et j'y retournerai dans un an.

    Si je m'abstiens de fournir des précisions topographiques