IN MEMORIAM: SERGE HUTIN

 

 

            Serge Hutin est mort le 1er novembre 1997, à la maison de retraite de Prades (Pyrénées-Orientales). C'était une figure importante de l'ésotérisme français, docteur ès Lettres, diplômé de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, ex-attaché de recherche au CNRS, ayant écrit quelque chose comme quarante ouvrages. J'en cite quelques-uns: "L'alchimie", "Les Gnostiques", "Les Sociétés Secrètes" ("Que sais-je ?"), "Histoire des Rose-Croix" (Le Courrier du Livre, 1959), "Paracelse : l'homme, le médecin, l'alchimiste" (La Table Ronde, 1966), "Histoire mondiale des sociétés secrètes" (Club des Amis du Livre, 1959), "Robert Fludd" (Omnium Littéraire, 1972), "L'amour magique" (Albin Michel, 1971), "Histoire de l'alchimie" (Marabout, 1971), "Nostradamus et l'alchimie" (Editions du Rocher, 1988)... sans oublier "Aleister Crowley, le plus grand des mages modernes" paru chez Marabout en 1973. On se doute bien que ce fut à l'évidence un ouvrage important pour moi. Serge fut l'un des seuls ésotéristes français à défendre publiquement Crowley à cette époque. Avec Pierre Victor. Mais entre Serge et Pierre Victor (de son vrai nom Pierre Barrucand), futur défenseur de la Scientologie, on me permettra de choisir la personne la plus lumineuse. Quoiqu'il en soit, et malgré les erreurs historiques de son livre, il eut le courage de défendre Aleister et on ne lui pardonna guère.

            Je le rencontrai physiquement en 1995. Il avait environ 65 ans. Et je rencontrai un homme détruit et réduit à la plus noire des misères. Je reconnus son regard. Ce regard, je l'avais déjà rencontré chez des êtres qui avaient une longue pratique de la faim. Nous nous trouvions tous deux à un salon du livre ésotérique patronné par Atlantis. Je tenais le stand des éditions Ramuel pour Françoise qui ne pouvait se déplacer. C'était franchement amusant: nous devions sans doute être les deux seules personnes dans l'assistance avec des opinions d'extrême-gauche. Pour ce qui était du reste... Je me souviens d'avoir vaguement discuté avec Jean-Luc Chaumeil, vêtu d'une veste rouge et portant la plus épouvantable cravate (une véritable offense à la création) que j'ai vue de toute mon existence, du livre d'Umberto Eco : Le Pendule de Foucault. Il finit par me dire: "Vous ne savez pas le pire. Eco est marxiste." Ce à quoi je répliquai, amusé: "Moi aussi. Comme Abellio, d'ailleurs." Serge devait plus tard sidérer la petite cour venue lui serrer la main en déclarant qu'il voterait Arlette Laguiller aux élections proches !

            Lorsque j'eus repéré la place de son stand, je l'étudiais. Il dormait, évidemment. Depuis une vingtaine d'années qu'il prenait des calmants ! A vrai dire, il en absorbait depuis la mort en 1972 de Marie-Rose Baleron, celle qui serait sans doute devenue sa femme si elle n'avait été "supprimée" avant d'en avoir eu le temps. Agent des services secrets français, elle enquêtait sur les liens entre SAC, mafia corse, CIA, loge P2 et... certaines organisations "initiatiques". Suffisant pour se faire liquider. C'est elle qui lui avait fait découvrir Crowley et sa biographie du mage lui est dédiée. J'avais amené avec moi certains de ses livres pour qu'il me les dédicace. Parmi eux se trouvait un exemplaire de "Voyages vers ailleurs" (Arthème Fayard, 1962). Lorsqu'il vit l'ouvrage, il se réveilla d'un coup. C'était l'exemplaire personnel de Marie-Rose, celui qu'il lui avait offert et qu'elle avait fait relier. Quelques mois auparavant, dans une foire aux livres du sud-ouest où étaient présents plus de 200 exposants, ma compagne Sabine s'était directement ruée sur un stand, comme magnétiquement attirée, pour s'y saisir de l'ouvrage, le feuilleter brièvement et me le tendre en me disant que je devais l'acheter.

            Le soir même, j'invitais Serge dans un couscous place de la République, restaurant que je savais copieux. Ca nous faisait mal de le voir dévorer comme ça, comme pour rattraper des années d'estomac creux. J'avais décidé d'assurer et le vin coula à flots, suivi de vodka à volonté. Dans la foulée, je vidai mon compte bancaire pour régler sa note d'hôtel. Initié dans un nombre invraisemblable de sociétés secrètes, il manquait cependant à son tableau de chasse quelque chose comme l'Ordre dont le grand-maître avait été celui qu'il avait si vaillamment défendu... l'Ordre de Crowley. L'O.T.O. Nous le reçumes au premier grade (Minerval) fin 1995.

            Je livre ici quelques extraits de notre longue correspondance. Edifiante et explosive.

 

 

Philippe Pissier, janvier 1998 e.v.

 

 


 

 

Serge Hutin, c/o Madame Gilberte Durand, 32 allée Arago, 66500 PRADES.

Prades, le 24 février 1995.

 

                    Bien cher ami et Frère Philippe,

 

            Si je vous envoie la présente lettre à Montmorency, ce n'est pas rassurez-vous pour essayer auprès de vous une nouvelle voie de "harcèlement épistolaire" ! Je voudrais, simplement, être RASSURE par vous : avez-vous reçu tout mon courrier envoyé à votre adresse personnelle ? Non seulement ce n'est jamais amusant si du courrier privé disparaît mais, comme l'une des dites lettres (la plus volumineuse) contenait le contretype de la photo (l'unique que je possède) de ma bien-aimée (preuve de TOTALE CONFIANCE envers vous), avec le récit complet de la manière horrible dont elle mourut le 27 octobre 1972 (sombre affaire d'espionnage), je craindrais la curiosité de gens disons pas très bienveillants à mon égard !

            Je vous écris à propos de deux choses:

            1° Pensez-vous qu'il serait possible de m'organiser à Paris une grande conférence (avec gros auditoire assuré, la presse sur place, etc.) intitulée Le martyre posthume de Jacques de Molay: révélations inédites sur les camouflages "templiers" de la contre-initiation ? J'aurais l'occasion, en cours d'exposé, de raconter des choses "croustillantes", dont tous les détails sur la mort de mon amie (sacrifiée sans vergogne par les services secrets français, et livrée à d'horribles tueurs néo-nazis), de poser des questions bien embarrassantes pour certains. Je sais ce que je risquerai: puisqu'on "suicide" même des ministres, le petit bonhomme que je suis risquerait fort de se voir offerte une "promenade en voiture" non seulement pas agréable mais à la fin expéditive. Mais j'en assumerai volontiers le risque, de la dite "promenade en voiture" ! Après tout, des milliers d'hommes ne meurent-ils pas, dans le monde, pour une cause qui ne les concerne pas du tout mais qu'on leur force à servir, bon gré, mal gré et même (ne rions pas, ce n'est pas de l'humour noir !) des malheureux qui se battent et meurent... sans même savoir pourquoi ? Risquer la mort par amour, ne serait-ce pas quelque chose de merveilleux même si cela paraîtrait bien "démodé" à beaucoup" ?...

            J'ai, de toute manière, un plaisir IMMENSE à bavarder avec vous. Je crois que cela devait être la même chose avec Aleister Crowley (que mon amie admirait tant, et auquel j'avais consacré un petit bouquin): une barrière sarcastique vis-à-vis des imbéciles et importuns de tous poils, mais une compréhension immédiate, un coeur d'or pour ceux qui COMPRENAIENT son message...

            2° J'ai eu hier le contact soudain avec mon amie disparue (qui avait elle-même atteint, dans une branche belge je crois, le IX° degré de l'Ordre), et qui m'a laissé entendre mon intérêt à devenir membre de l'O.T.O., et à en gravir le plus rapidement possible les degrés successifs. Selon elle, ce serait la seule organisation actuelle capable de m'apporter la protection et les pouvoirs qui me seraient nécessaires (bien que par approximations ; car, pour pouvoir donner toute ma mesure, il m'eût fallu vivre avec ma compagne prédestinée : ELLE).

                    (...)

 

                    De tout cœur, avec d'immenses excuses pour vous importuner ainsi, bien fraternelle accolade de Serge.

 


 

Serge Hutin, c/o Madame Gilberte Durand, 32 allée Arago, 66500 PRADES.

Prades, le 25 février 1995.

 

                    Bien cher ami et Frère Philippe,

 

            Je sais que votre temps disponible (qui est denrée rare pour tous ceux c'est notre cas dont le problème n'est pas d'essayer de le "perdre") est précieux, et que je m'en voudrais de le galvauder par mes multiples correspondances. Je vous en dois les excuses.

            Mais je ne puis m'empêcher de vous écrire ce qui m'inonde en ce moment. J'ai déjà 65 ans vous êtes bien plus jeune que ce vieux bonhomme (malgré qu'il se sente si peu un vieillard : il regarde encore les jambes des jolies femmes !). Mais mon voeu vous étonnera peut-être : "je ne veux pas mourir idiot", comme disait Wolinski ! (...) Je veux parler (vous m'aurez compris) de l'idiot qu'on vous fait socialement devenir, et bien avant qu'on devienne un vieillard physiquement. Lorsqu'à 46 ans (1972), je perdis Marie-Rose, au moment même où (à son retour de Clermont-Ferrand) elle allait devenir ma compagne, j'eus droit de la part d'"initiés" à l'appel à la "salutaire épreuve infligée, pour assumer notre karma, par les Maîtres Cosmiques". Absolue merdité, pour parler comme Gurdjieff ! Cette absolue merdité, on ne la trouve pas seulement bien au contraire là où elle semblerait la plus normale. (...) J'ai même osé (tenez-vous bien) faire retransmettre (l'aura-t-on fait ?) une lettre où j'ose franchement mettre un gros ponte spiritualiste en face de sa lâcheté (j'ai, simplement, tâché de lui présenter les choses d'une manière polie, diplomatique) : quand XXX (que je prenais depuis des années pour un grand ami), ancien "Légat suprême pour l'Europe de la YYY", "ancien Grand Maître de la YYY pour les pays de langue française", s'était laissé persuader par son entourage de nommer en 1971 à la tête de [un mouvement templier] un ancien membre (ZZZ) de la Gestapo française, responsable de la "villégiature" de quelques juifs à Mathausen, Auschwitz ou autres lieux, qu'était-ce sinon de la lâcheté ? Quand [ce mouvement templier] ayant eu l'affront d'envoyer à ses membres, parmi les circulaires mensuelles, un texte où il était dit, textuellement: "Une femme chercha à nuire à [notre mouvement templier]. Il lui est arrivé malheur", et que le même XXX ne dit rien (il lui était impossible de ne pas reconnaître de qui il s'agissait), nouvelle lâcheté : "Perseverere diabolicum"... (...) Car vous aurez reçu le contretype à vous offert (de l'unique cliché d'elle que je possède) même la petite photo imparfaite vous laissait deviner que la "petite putain juive" (comme vous le voyez, le Grand Maître du Mouvement Templier ne pratiquait guère la galanterie, pour parler d'une femme qu'il haïssait car chargée d'une enquête sur lui) tentait certains... (...)

 

                    Bien fraternelles amitiés de Serge.

 


 

Serge Hutin, c/o Madame Gilberte Durand, 32 allée Arago, 66500 PRADES.

Prades, le 7 mars 1995.

 

                    Bien cher Frère et Ami Philippe,

 

            Je te salue par tous les points du Triangle !

            Comme vous le voyez, j'use d'une formule non pas "volée" en une lecture d'un document de l'O.T.O., mais parce que je l'ai apprise dans ce qui est (pour dire le mot) une version bien édulcorée de l'O.T.O., "incolore, inodore et sans saveur". Je veux parler de la YYY, dont j'ai si longtemps fait partie (j'adhérais en septembre 1961), mais que je vais quitter (je ne renouvelerai pas mes cotisations), car je me suis trouvé déçu par cet Ordre au-delà du possible. Quand elle aura lieu à Paris, mon admission au sein de l'O.T.O. sera donc pour moi un HONNEUR (vous n'admettez pas n'importe qui envoyant son inscription... et le droit correspondant), mais correspondra exactement à ce que j'attendais en matière de voie initiatique. Je reconnais certes que dans la YYY, et jusqu'à la fin du XIIème degré, les monographies et leur relecture m'apportaient quelque chose, me faisaient progresser intérieurement. Mais ce qui est venu après (depuis février 82 pour moi) au-delà du XIIème degré et qu'on appelle les Plans (il y en a dix, j'en suis au tout début du 6ème) ne m'apporte RIEN. C'est (passez-moi l'expression) du pipi de chat et dire que pour atteindre l'endroit où les choses deviennent intéressantes (le 10ème plan où, paraît-il, on parle un peu mais en termes bien édulcorés, de la magie de la G.D.), il me faudra attendre 30 années (j'ai déjà 65 ans). (...) L'impitoyable avancement à l'ancienneté qui est de règle à la YYY est une mécanique vraiment satanique, qui permet de laisser tranquilles les médiocres puisque toutes les têtes qui pourraient dépasser n'ont même pas besoin d'être coupées, puisqu'on ne leur laisse même pas la possibilité de se dresser. (...)

 

                    Bien fraternelles pensées de Serge Hutin.

 


 

Serge Hutin, chambre 124, Hôpital, 66500 PRADES.

Prades, le 2 avril 1995.

 

                    Bien cher Frère et Ami Philippe,

 

            Salut sur tous les points du Triangle !

            Aujourd'hui est... mon anniversaire. Mais je n'ai guère le moral, plutôt le cafard (comme on dit). (...) A propos de l'"affaire" (celle de l'"accident" aérien du 27 octobre 1972 où périt ma bien-aimée Marie-Rose), tu t'étais sans doute dit tout d'abord : "Quand même, voici un homme auquel on tue la femme qu'il aime et qui aura attendu plus de 20 années avant de faire quelque chose !" En fait, c'est 2 ou 3 jours après l'"accident" (la catastrophe relatée dans la presse me semblait présenter des caractéristiques vraiment bizarres) que je commençais de me renseigner, puis d'essayer d'agir. Avec un gros handicap au départ : n'avoir pas de statut légal me donnant le droit de faire des démarches concernant Marie-Rose. (...) Revenons à Marie-Rose ! Mes efforts demeurèrent vains jusqu'à cette année. Par exemple, aucun moyen d'attirer la curiosité d'un journal quelconque (de toute couleur politique) sur les bizarreries de l'"accident" aérien du 27 octobre 1972 : on me répondait que l'enquête officielle avait conclu à son origine purement naturelle. Entre nous, que penses-tu de ce paradoxe : l'avion, au moment même où il allait atterrir sur l'aéroport de Clermont-Ferrand, fait volte-face pour venir s'écraser sur les flancs de la montagne de Noiretable, et... la fameuse boîte noire, retrouvée, démontre que cela était tout à fait normal ! Vraiment, on se f..t du monde ! En me débrouillant par des voies détournées (où, tu m'auras compris, le vent souffla pour moi du côté du froid en langage clair, mes révélations remontaient pour l'origine au K.G.B., ne ris pas: c'était vrai !), je réussis très tôt à savoir la vérité sur l'origine de l'"accident": si vous savez 1° les fréquences radio d'un avion, 2° celles de la tour de contrôle de l'aéroport où il doit atterrir, cela devient un jeu d'enfant de le faire s'écraser là où l'on veut !

            Il est un autre problème : Marie-Rose était-elle encore vivante mais blessée (mon intuition personnelle) au moment où l'appareil s'écrasa ? Et là, intervient un détail étrange : il y eut 48 heures de retard avant qu'on ne retrouve le corps de Marie-Rose, pour le rendre à sa famille. Deux possibilités (l'avion n'était pas un Boeing, mais un modeste Viscount : il n'y avait donc pas toute une montagne de cadavres à classer) : ou bien on fouilla attentivement le corps de Marie-Rose, dans l'espoir qu'elle avait pu y dissimuler son rapport; ou bien, constatant que le corps avait fait l'objet de sévices divers (susceptibles d'intriguer la famille au cas où un membre de celle-ci demanderait l'ouverture du cercueil pour regarder une dernière fois le corps), on aurait chargé un spécialiste de la morgue (cela vaudrait donc la peine de faire une enquête éventuelle du côté de la morgue qui eut à s'occuper des corps des victimes de la catastrophe du vol Lyon/Clermont-Ferrand du 27 octobre 1972) de faire une "remise en état" du corps donnant le change (même si les tueurs avaient, par exemple, crevé les yeux à Marie-Rose, il suffisait de rabattre les paupières). (...) Tu auras remarqué : 1° l'ordre mystérieux (donné par QUI?) retardant de plusieurs heures l'ordre de départ des équipes de secours en montagne, 2° la classification de l'"accident" parmi les affaires couvertes par les impératifs de la défense nationale. D'où impossibilité d'obtenir toute explication. 3° Dans une autre direction, le fait que le haut clergé de la Cathédrale de Chartres ait prêté Notre-Dame-sous-Terre elle-même pour la cérémonie sacrant ZZZ Grand Maître de l'Ordre du Temple et... Roi de Jérusalem (depuis, dans le Cercle Intérieur [du mouvement templier], on devait lui dire "Sire" !). Marie-Rose m'avait décrit les péripéties de cette cérémonie grotesque (un vrai "sacre de Bokassa") supervisée par un service d'ordre revêtu (cela annonçait la couleur !) de l'uniforme que portaient les Miliciens de Darnand, de sinistre mémoire. (...)

 

                    De tout cœur, avec mon fidèle souvenir pour vous tous, la fidèle accolade fraternelle de Serge.

 


 

Jusqu'au samedi 8 midi (départ d'une lettre), vous pourriez m'écrire: Serge Hutin, chambre 124, Hôpital, 66500 PRADES

Prades, le 6 avril 1995.

 

                    Bien cher Frère et Ami Philippe,

 

            Salut sur tous les points du Triangle. Je m'excuse pour cette lettre encore, mais je serais tranquillisé si un mot (ou un petit coup de fil au cas où tu aurais un ami possédant le téléphone et qui te laisserait y mettre un mot) me rassurait sur le sort de mes précédents courriers. Car, au cas où ils auraient été interceptés par les "amis", nous risquerions tous deux d'avoir des ennuis ! Et moi plus encore que toi ! Peut-être me craignent-ils quand même quelque peu, tout en me sous-estimant. J'ai encore sur le cœur cette offre honteuse à moi faite en 1983 par XXX, par l'intermédiaire de son avocat (peut-être craignait-il quand même, en me rencontrant en personne, une réaction explosive de ma part) : 3000 francs (excusez du peu pour une femme de cette classe !) si j'acceptais de porter un faux témoignage contre Marie-Rose en présentant celle-ci comme "une jeune écervelée mythomane s'amusant à répandre des histoires merveilleuses d'espionnage dont elle était l'héroïne". Comme si XXX ne savait pas que j'étais au courant des activités disons officielles de Marie-Rose ! Inutile de dire que, même pour un chèque d'un milliard de centimes (ou de francs), mon attitude eût été la même ! (...) Il est vrai que Monsieur (j'emploie ce terme avec la nuance péjorative qu'y met un initié parlant d'un faux frère) XXX, "grand résurrecteur de l'Ordre du T...", est sans doute bien au-dessus des règles de la morale, de la fraternité et de l'amitié.

 

                    De tout cœur, la bien fidèle accolade de Serge.

 


 

Serge Hutin. Thoras, le 12 août 1995.

 

                    Cher Philippe,

 

            Je t'écris de mon second lieu d'hospitalité amicale de cet été: dans le Gévaudan (la contrée de la fameuse "Bête"). J'en aurai deux autres encore (à Carpentras, puis en Lorraine) avant de rejoindre Prades tout à la fin septembre.

            J'espère que tout va au mieux pour toi, et pour nos amis.

            J'ai eu l'occasion de lire, dans un numéro (d'il y a une ou deux semaines) du magazine Femme Actuelle, le témoignage d'un rescapé du fameux "Temple Solaire" qui a d'ailleurs publié ses souvenirs dans un livre intitulé Le 54ème (qu'il aurait dû être, le fameux suicide collectif aurait normalement, si l'on peut dire reproduit le nombre de victimes du grand bûcher terminal au procès du Temple). Ce témoignage renforce (s'il en était besoin) ma conviction: celle que [le mouvement templier] (dont les "Solaires" étaient une scission) avait déjà les mains sales, et que c'était de là que prirent naissance les pratiques des dits schismatiques. Par exemple, ZZZ pratiquait (il avait même osé s'en vanter confidentiellement... et en se réclamant de Pythagore pour cet usage authentique ! , au cours d'un dîner fraternel qu'il avait eu avec moi) la dissociation volontaire des couples aimants, pour en former d'autres. Seule différence avec le futur gourou des "Solaires" : garder comme rideau de fumée protecteur une façade de respectabilité bourgeoise (les membres du Cercle Intérieur prononçaient même un vœu de chasteté !). Interrogée, la veuve de ZZZ présenterait et en toute bonne foi, pas en témoignage de complaisance son mari comme ayant été un modèle parfait de fidélité conjugale.

            Au sujet de ZZZ, je lui accorderais pour ce qui me concerne des circonstances atténuantes. Lesquelles ? Avoir été en somme possédé par une sorte de folie lucide, lui faisant accepter des actes contestables, voire monstrueux (tu sais à quoi je fais allusion) en obéissance à des pulsions pathologiques : mégalomanie (résurrecteur du Temple et... Roi de Jérusalem), hantise délirante du proche déferlement de l'armée rouge sur l'Europe, crédulité totale devant... plus illuminé encore (au mauvais sens) que lui : Angela, etc.

            Mais, évidemment, les chefs de la contre-initiation, s'ils se servent volontiers d'illuminés fanatiques de ce genre (qu'ils n'hésiteront pas à laisser tomber du jour où ils n'en auront plus besoin) sont super-lucides et machiavéliques, eux. Ils savent à merveille compléter leur magie par des comportements profanes très habiles. Par exemple, s'assurer complaisances et complicités haut-placées. Vois, par exemple, la manière dont ils réussirent (d'où le black-out auquel on se heurte) à faire inclure l'"accident" du 27 octobre 1972 dans les affaires couvertes par les impératifs de la défense nationale ! (...)

 

                    De tout cœur, les bien fraternelles amitiés de Serge.

 


 

Prades, le 4 novembre 1995.

 

                    Cher Philippe,

 

            un ami niçois me signale (programme ci-inclus) un cycle de conférences, mais auquel je ne pourrais pas assister (les dates ne coïncidant pas avec celles de mes sauts à Paris). (...) Figure-toi que j'ai réussi à connaître avec précision (le dépôt se trouve à Zürich, à la filiale zurichoise de la branche alsacienne (SOGENAL) de la Société Générale) les coordonnées où se trouve la documentation confidentielle à moi laissée par la pauvre Marie-Rose. Le problème, maintenant ("quand il y a dix pas à faire et que tu en as fait neuf... tu n'en es encore qu'à la moitié du chemin" dit un adage... ) ? La Banque me demande un acte notarié (il va donc me falloir, tout d'abord, découvrir quelle était l'étude de la famille Baleron). Il y a deux possibilités. Ou bien (mais je la crois peu probable, la succession ayant été réglée dès 1972 je pense) Marie-Rose avait prévu dans un testament une disposition concernant le dépôt à moi destiné. Ou bien ce ne fut pas le cas, et je ne pourrais donc fournir à la banque qu'un acte de décès. Mais... cela sera-t-il suffisant ?

            J'ai (je m'en rends compte) peu de chances de réussite, mais le jeu en vaudrait la chandelle. Il s'agirait, sans nul doute, d'une documentation susceptible malgré toutes les années écoulées depuis le 27 octobre 72 de faire pas mal de bruit. De quoi amplement m'amuser! (...)

 

                    De tout cœur, la bien fraternelle accolade de Serge.

 


 

© The Estate of Serge Hutin.

 


 

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