PHILIPPE PISSIER:
ENTRETIEN AVEC PAUL GREGOR
Paul Sebescen (1909-1988), dit Paul Gregor, s'était fait connaître dans les milieux ésotériques français par la publication en 1964 d'un étonnant témoignage sur la sorcellerie brésilienne, à savoir la macumba. Il avait été initié dans sa branche dite kwimbanda, celle considérée comme la plus «noire». Une sorcellerie étrange, à mille lieues des conceptions de la modernité occidentale. Ce témoignage, le "Journal d'un Sorcier", est aujourd'hui peu aisé à trouver, surtout en édition originale. Il est heureusement disponible sur ce site. Voici un interview que j'ai réalisé deux ans avant sa mort, publié en Automne 1998 dans la seconde livraison de la revue "Occulture" (certes, il y avait mieux...).
PHILIPPE PISSIER: Paul, tu es l'auteur du «Journal d'un Sorcier» et de «Lettre d'un Sorcier au Pape», autoédités en 1964, ouvrages qui eurent à l'époque un certain retentissement en France. De nombreux bruits circulaient jusqu'ici au sujet de ta «disparition», bien des personnes te croyaient mort au fin fond de la jungle brésilienne ou quelque chose du même goût... Pour un cadavre, tu me sembles bien portant!
PAUL GREGOR: Comme disait Bernard Shaw: «Les rumeurs au sujet de ma mort étaient fortement exagérées». Dans tous les cas, cela aurait été absurde de disparaître si jeune: je n'ai que 77 ans et je suis bien décidé à vivre plus longtemps grâce aux pratiques de la macumba. Par ailleurs, je demeure convaincu que l'homme peut vivre jusqu'à 150 ans, que son âge normal est de cet ordre-là.
P.P.: Pourrais-tu nous spécifier quels sont les éléments, dans ce grand fourre-tout qu'est la macumba, pouvant être à l'origine de pareille longévité nous rappelant les patriarches de la Bible ? L'action de certaines plantes ? Une discipline mentale ? Le curieux libertinage ascétique dont tu parles, que tu nommes aussi psychosynthèse sexuelle ?
P.G.: Nous nous trouvons sur un terrain glissant, dangereux, où l'on peut s'enfoncer jusqu'au cou, pour nous retrouver en compagnie des diables brésiliens! Nous abordons la question de la branche dite «satanique» de la macumba, cette bizarre et peu connue magie brésilienne. Certes, il arrive d'utiliser des plantes hallucinogènes mais, sans être puritain pour un sou, je n'ai jamais aimé les drogues et les ai évitées. De toute manière, elles ne sont pas nécessaires. Car, parmi les méthodes à employer en compagnie du «diable en chef» de la macumba, Exù pour ne pas le nommer, il en est d'autres, nous permettant notamment de rajeunir. Car qu'est-ce que la jeunesse ? C'est la vivacité de l'imagination, la vivacité des émotions, la poésie des pulsions vitales. Et quelle pulsion vitale plus forte, plus profonde que l'excitation sexuelle ? Là se trouve la clé d'une très longue jeunesse. Vieillir comme un vieillard, qui cela peut-il intéresser ? Mais vieillir avec des émotions et une imagination d'adolescent, c'est autre chose, ça devient plus intéressant. Monsieur Exù, le «diable en chef» brésilien, est quelqu'un de très intéressant. Et c'est mon copain.
P.P.: En gros, le système magique que tu appelles «psychosynthèse sexuelle», et que tu as construit à partir de tes expériences dans le domaine de la macumba, n'est-il pas proche de la discipline indienne connue sous le nom de «tantrisme» ? Peux-tu approfondir le côté technique de cette «psychosynthèse sexuelle» et, par là même, nous dire un mot de ton dernier ouvrage faisant suite au «Journal d'un Sorcier», à savoir «Magic + Sex = Religion?», venant de paraître en Angleterre ?
P.G.: Il s'agit bien d'une discipline (bien que mon tempérament anarchiste n'aime pas trop ce mot-là) et dans le «Journal d'un Sorcier», j'avais commencé à expliquer cette technique, j'y parlais «d'ascèse libertine» ou «libertinage ascétique». Il s'agit d'un style de vie qui est la clé, la solution à bien des problèmes pouvant sembler insolubles. Le fil d'Ariane permettant de se retrouver au milieu des pulsions sexuelles, c'est un acte consistant à canaliser. Or, pour canaliser mettons un torrent, il nous faut déjà ce dernier. Au-delà du charabia d'une magie exotique, qui atteint cependant les grandes profondeurs d'une réalité cachée, ignorée de l'humanité, se trouve une sorte de «gymnastique mentale» que chacun peut pratiquer selon ses talents. Il y a moyen de sortir de cette vie ordinaire plus ou moins grise et sans intérêt, qui fait que les gens se laissent mourir, laissent mourir leur imagination et du coup invoquent la mort. La gymnatisque en question repose sur une alternance entre chasteté et sexe. Certaines personnes de ce pays, à la lecture du livre, l'ont mise en pratique et ont réussies à se guérir de maladies réputées incurables, ou ont augmenté considérablement leur tonus vital.
P.P.: Ton livre semble effectivement avoir eu un beau succès en Angleterre puisqu'il a déjà passé la barre des 40.000 exemplaires. Au sujet de l'aspect thérapeutique de ton «ascèse libertine», cela nous rappelle bien évidemment Paracelse qui mettait des jeunes filles dans le lit de vieillards malades et bien incapables de leur rendre hommage. Cependant, cette présence à leurs côtés déclenchait un fort courant imaginatif dont les vertus certaines les pouvaient conduire à un rétablissement plus ou moins prompt.
P.G.: Tu parles de choses de plus en plus reconnues par la médecine la plus rationaliste, la plus sceptique qui soit. Cela relève de la psychosomatique, science qui étudie les rapports entre esprit et corps - car cette dualité existe malgré tout, comme je le démontre d'ailleurs. L'influence de ta pensée, de tes émotions, sur ton métabolisme, sur toutes les données corporelles, elle existe. Mais où commence l'influence de l'esprit, où finit celle du corps, il s'agit de choses à démêler et je les démêle, et je démontre que l'influence de l'esprit sur le corps est de loin plus importante que la réaction de la matière brute dont est constitué notre enveloppe charnelle. Tu m'as parlé de tantrisme, tout à l'heure: il est certain qu'il n'y a pas de rapports géographiques ou ethniques entre les indigènes brésiliens d'origine africaine ou indienne et le tantrisme hindou. Mais on retrouve des choses identiques chez les uns et chez les autres, à tous les points du globe, comme s'il y avait une unité de l'esprit universel de l'humanité. Ceci dit, il me semble qu'il y a une certaine différence entre le magicien brésilien et le mystique hindou: là où le mystique hindou accède à un état de conscience supérieur à la normale, là où il se dirige vers une paix contemplative, vers le nirvâna, le magicien brésilien, lui, plein d'une explosive et dramatique vitalité, gothique dirais-je, qui se précipite vers l'avant, vit d'une façon beaucoup plus baroque, pleine, rabelaisienne, gargantuesque même. Gargantuesque à certains moments, car toujours il retombe dans une ascèse temporaire elle aussi. Il s'agit des mêmes disciplines mais le but semble diverger.
P.P.: La situation exceptionnelle que ton oeuvre occupe dans la littérature ésotérique française est notamment due à cette exubérance que l'on peut considérer comme un signe de bonne santé mentale, ce qui te distingue de tous les mystagogues pudiques dont le discours pontifiant sent la charlatanerie et l'inculture. Tu te moques d'ailleurs de ces calotins et de leur «sens du secret», quelque part dans le «Journal d'un Sorcier». Tu sembles fortement tenir à ce que tous les arcanes soient révélés, permettant ainsi à tout un chacun de vivre au maximum de ses possibilités. C'est une optique que l'on peut qualifier d'humaniste, je dirais même qu'il s'agit d'une sorte d'humanisme nietzschéen. Qu'en penses-tu ?
P.G.: Je suis d'accord, tu as intuitivement deviné ce que je sous-entendais. La discipline qu'est le contrôle de la sexualité, engendrant une incandescence de la vitalité, nous permet de vivre dans une autre dimension. Je parlerais même d'un «romantisme réaliste».
P.P.: Il s'agirait pour chacun d'écrire sa vie comme on écrirait un roman ?
P.G.: Bien sûr, un roman. Ou un film en trois dimensions, un film qui sort de la toile et prend place autour de toi et auquel tu participes, ce qui est parfaitement possible. Le paradis est à portée de main, il y a simplement des préjugés, une certaine inertie, des lenteurs et des lâchetés de la pensée qui empêchent de l'atteindre. Sais-tu ce qu'en disait l'un des Pères de l'Eglise, aux tout débuts du christianisme, lorsque ce dernier était, disons, plus romantique ? Violenti rapiunt inut: les violents raviront cela.
P.P.: En fait, tu ne te considères pas comme un ésotériste ?
P.G.: Au diable avec ce mot! Au diable tous les mots voulant emprisonner le sens. Esotérisme et vie réelle se confondent, c'est l'imagination audacieuse qui «fait sauter» les formes et nous fait accéder à cette vie complète qui est celle de l'esprit ne pouvant s'éteindre. En effet, l'exaspération de la sexualité contrôlée, canalisée, nous amène à cette espèce d'état spirituel. La mort est un fantasme que nous tentons d'exorciser, mais elle n'existe pas.
P.P.: Cette magie du Brésil qui mène à cet état, non seulement tu la décris amplement dans tes ouvrages, mais tu adaptes ses exubérantes pratiques à l'usage de l'européen moyen.
P.G.: A vrai dire, il n'est pas du tout nécessaire, pour arriver à certains états de conscience (et en même temps à certains états de l'organisme) tout à fait exceptionnels, d'hypnotiser - comme je l'ai fait! - des serpents géants ni ne participer à la minuit, dans des cimetières, à des sacrifices sanglants. Pas nécessaire non plus de voir surgir de tombes ouvertes des mortes-vivantes, c'est-à-dire des filles-zombies, hypnotisées, qui se sont soumises avec un certain plaisir pervers à ces cérémonies étourdissantes, qui ont enduré avec un certain masochisme les légères incisions de rasoir sur leur peau satinée. Tout ça, ce sont des choses extérieures. Mais il y a un contenu essentiel que j'ai traduit dans le langage articulé de l'homme moderne, de l'européen, lequel contenu m'a permis de survivre à des excès invraisemblables, à des maladies qui m'auraient détruit, à des morsures de serpent même.
P.P.: Tu insistes beaucoup, dans tes livres, sur le recyclage des énergies sexuelles. Peux-tu nous en révéler les mécanismes et notamment nous dire quels y sont les rôles respectifs de l'hypnose et de l'imagination érotique ?
P.G.: Pour exercer une influence à distance, qu'il s'agisse d'affaires, de haine ou d'amour, il est nécessaire que le sorcier, ou mettons l'émetteur d'ondes magnétiques, s'hypnotise d'abord lui-même, qu'il s'immerge dans un léger état de transe. Et à cette fin, qu'active-t-il? Sa volonté ? Non. La force de la volonté n'est qu'un sous-produit de l'imagination, une imagination brûlante, entraînée, qui voit clairement le but à atteindre, le colore des vivantes couleurs d'une réalité projetée devant lui. Car l'imagination, on peut l'éduquer ; comme on éduque le corps, comme on développe les muscles. Et c'est précisément cette force qui fait exploser les réserves accumulées dans le secret de l'organisme et de notre subconscient.
P.P.: La toute-puissance de l'imagination est d'ailleurs prouvée par les exploits des acrobates...
P.G.: C'est très simple. Imagine-toi une planche longue d'une trentaine de mètres, large au maximum de trente centimètres. Pose-la par terre: peux-tu marcher d'un bout à l'autre de ces trente mètres ? Pas de problème. Mais mets cette même planche, toute aussi solide, entre deux tours d'une hauteur vertigineuse, mettons cinquante mètres, et essaie maintenant de faire le même parcours au-dessus du vide. Il y a hélas de fortes chances pour que tu te casses la figure, mais pourquoi ? Parce que tu t'imagines que c'est l'abîme qui t'appelle, t'aspire ? Mais c'est faux, c'est ton imagination qui te fait croire ça. Tu penses que tu vas tomber et tu tombes, c'est l'imagination qui te précipite dans le vide. Or l'acrobate a entraîné son imagination et cette planche entre les deux tours, il la voit gisant toujours à terre et sait qu'il n'y a pas le moindre danger.
P.P.: Dans tous les cas de figure, il y a beaucoup de gens qui ont entraîné leur imagination sans passer par les sanctuaires magiques de la Kwimbanda, et qui exercent sur les autres une influence à distance d'une manière tout à fait inconsciente.
P.G.: Absolument. Il est facile d'obtenir la preuve de cette influence à distance dans n'importe quel autobus. Ca a dû t'arriver, ça arrive à tout le monde. Tu regardes une belle fille située à cinq ou six mètres devant toi, tu fixes fermement sa nuque et la désires follement, qu'arrive-t-il alors ? Dans neuf cas sur dix, elle commence à agiter la tête et à se toucher la nuque, exactement comme si ton regard était composé de pointes ayant touché sa peau, et elle finit par se retourner. De quoi s'agit-il ? De la même chose dont je parle sans cesse, mais en miniature. Ca rejoint ce que disait le génie Paracelse: «Tout corps agité par des émotions et des désirs violents exerce une influence, ne serait-ce qu'à distance, sur d'autres corps habités par des passions moins intenses».
P.P.: Cette gigantesque source d'énergie qu'est le désir, lorsqu'il est maîtrisé, et en quelque sorte téléguidé, se trouve de fait disponible pour le meilleur comme pour le pire. On peut employer cette richesse magique à des fins très éloignées de la thérapeutique: tu as certainement plein d'anecdotes à ce sujet vu le temps que tu as passé au Brésil, ce pays dont tu dis quelque part qu'il est celui «de la douceur et de l'horreur secrètement mariées».
P.G.: Je vais te raconter une histoire qui s'est passée à Bahia, une vieille ville brésilienne qui est un peu le Vatican de la sorcellerie car elle est pleine de «candomblés», de sortes de «couvents de sorciers». Ceux-ci se trouvent dans de vieilles maisons portugaises, quelque peu en ruines, quelque peu envahies par la végétation tropicale... Dans un pareil décor, je connus une fille de cette ville qui s'adressa à moi en raison d'une maladie dont elle était atteinte et que n'arrivait pas à diagnostiquer le médecin. Elle croyait avoir des ulcères, avait de terribles crampes d'estomac, elle dépérissait à vue d'oeil et pourtant les médecins ne constataient aucune anomalie, les radiographies ne révélaient rien. Or, elle était persuadée qu'une «sorcière», Amalia, l'avait envoûtée. Celle-ci était une quarteronne d'environ cinquante ans mais étonnamment bien conservée, élégante à sa façon avec ses grands yeux brûlants, et elle était effectivement sorcière - je la connaissais bien. Je suis donc allé la voir dans sa vieille maison de pierres, aux si vastes arcades et colonnades portugaises, et commençai à l'y entretenir de choses diverses tout en devisant, plaisantant... Et par une technique que je connais, j'ai réussi à l'hypnotiser, à l'endormir sans qu'elle s'en rende compte - il y a des trucs pour ça dont je parle dans mes livres. En état de transe, et sous mes injonctions, elle m'a raconté tous ses secrets. Et j'ai alors découvert tout son arsenal d'armes magiques. Voici ce qu'il y avait: sous une dalle de la cuisine se trouvait un orifice contenant un énorme crapaud-buffle, d'une laideur dépassant celle des membres connus de son espèce, il était absolument horrible! Et, à côté du crapaud-buffle, dans le même trou, se trouvait un récipient de verre, rempli d'un liquide brunâtre très douteux, où baignait une statuette grossièrement travaillée dans le bois, et cette statuette évoquait cependant l'image de ma cliente, tout à fait identifiable, qui se croyait envoûtée et l'était en effet. Je me mis à chercher un peu plus avant et trouvai au fond de la cuisine un passage, masqué par un rideau, grâce auquel on gagnait une espèce d'alcôve, et là, mon vieux... il y avait l'autel de la macumba, il y avait l'idole aux douze pénis, il y avait les colliers en dents de crocodiles, il y avait surtout au sol ces petites pyramides d'encens dégageant une fumée hallucinogène... et érotiquement très excitante. Moi, je regardais tout ça, la sorcière endormie, et me mis à rire: car je savais pertinemment que tous ces objets étaient parfaitement innocents, n'émettaient rien, n'envoûtaient rien. C'était la sorcière qui avait besoin de ces stimuli, son imagination avait besoin de s'ancrer dans un pan de la réalité: ces objets étaient réels, elle les voyait et croyait à leur vertu magique. Et elle les employait pour se projeter dans un état de délire - comparable à un cyclone, car un système nerveux, un cerveau, aux bords de la folie, ça te peut déclencher des ondes magiques ou hypnotiques, peu importe le nom, mais c'est comme un typhon qui peut frapper de loin. Et alors j'ai suggestionné, sous transes, cette sorcière, et elle s'est réveillée sans se douter de rien. Quant à ma cliente, au bout de quarante-huit heures, elle se portait comme un charme. Pour ce qui est d'Amalia, elle était réputée pour avoir tout un harem de charmants jeunes garçons qui la poursuivaient, qui étaient amoureux de cette personne un peu vieille. Mais comment faisait-elle ? Elle employait ces techniques de la macumba que je ne cesse de révéler dans mon oeuvre.
Entretien réalisé à Londres en 1986.
© Philippe Pissier.
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