ENQUÊTE SUR LILITH / EN QUÊTE DE LILITH
Luc-Olivier d’Algange (écrivain) :
Je vois Lilith (car dans le matin profond les idées et les divinités sont des choses que l’on voit, mais prophétiquement comme une flamme secrète au cœur du grand été de la mémoire) ainsi que la brisure bleue d’un ordre abusivement divinisé.
Que sont devenues les théologies, en nos temps de détresse ? Rien de bien exaltant, en vérité. Elles donnent le spectacle de navrantes dévotions où il est difficile de reconnaître la gloire et la munificence de Dieu.
La Gnose et la Mystique sont devenues clandestines : elles vivent dans le secret du cœur, crypte d’un Temple Détruit. Au-dehors règnent les titans, avec leurs esclaves, technocrates et marchands habiles à changer l’or en plomb ; leur triomphe est la banalité même.
Dès lors, comment la Sagesse ne prendrait-elle point l’apparence de la Révolte ? Lilith serait alors l’une des métaphores possibles d’une rébellion contre les normes profanes, certes, mais aussi contre ces religions érinnyennes, telluriques, communautaires qui trahissent l’éternel pour le temporel, l’unificence de l’exception pour la commune mesure du politique, profanant ainsi la transcendance dont elles se revendiquent.
Berdiaev disait que tout véritable amour est, par essence, illégitime. L’illégitimité de l’amour est sa beauté (qui est elle-même la splendeur du vrai). Il importe seulement de sortir de la loi de la nature et de l’espèce dont la dictature de l’économie, à l’Est comme à l’Ouest, est la manifestation socialisée. Raymond Abellio le dit mieux que nous : “Le seul combat qui occupe dès lors la scène du monde est celui que l’individu livre à jamais contre l’Espèce, pour lui reprendre l’immortalité physique qu’elle lui déroba à l’origine des temps. Malheur à ceux qui, péchant contre l’esprit, croient que ce combat est sans espoir! La seconde mort est réellement la mort de la mort. Mais c’est l’individu qu’elle élève, comme le Christ au troisième jour, non l’espèce.“
André Barbault (astrologue, écrivain) :
Depuis plus d’un demi-siècle que je fais quotidiennement de l’astrologie, je n’ai pas encore pu m’offrir le luxe de sortir d’une recherche consacrée à l’essentiel. Ce que j’appelle tel, c’est, assurément, le traitement du système solaire avec — déjà — ses dix mobiles. J’estime avoir fait un immense effort personnel pour saisir cet “essentiel“, afin de me donner la satisfaction de bien “fonctionner“ comme astrologue. Dans l’esprit d’un intérêt porté en priorité à l’efficacité opératoire ainsi qu’à la qualité pratique, dans une adéquation de l’idée et du résultat.
Mais je suis loin, encore très loin, d’une “exploitation“ plénière de ce champ planétaire limité à lui-même, ainsi que de la maîtrise de son traitement, outre que ma démarche de pensée est de n’avancer qu’au fur et à mesure des “conquêtes“ que j’ai réellement acquises.
Je ne peux pas dire que je n’aie pas fait, malgré tout, des incursions sur les terrains en friche : astéroïdes, décans, degrés zodiacaux, Lune noire... mais ce ne sont guère que des explorations d’occasion auxquelles je me suis livré. Et dans la mesure où je n’en ai pas immédiatement aperçu des lueurs significatives, je n’ai pas poursuivi.
En réalité, pour bien faire, ce n’est rien moins qu’une tranche entière d’existence qu’il faudrait consacrer à l’un seulement de ces domaines particuliers, dans une recherche presque exclusive. Ce n’est qu’à une telle condition que l’on peut parvenir à une conclusion, valable pour le chercheur lui-même, à tout le moins.
Je n’ai nul préjugé, nul a priori, concernant la Lune noire, et comme je ne l’expérimente pas (mais je n’expérimente que ce que j’ai pu constater, qui “marche“), je n’en peux rien dire.
J’estime toutefois, d’une part, que, quelle que soit la “place“ qu’elle pourrait avoir, le “problème“ qu’elle représente ne pèse pas lourd en face de l’importance que revêt la recherche de la “signature“ de l’individu (dont l’estimation n’a pas encore pu être chiffrée) — il y a donc des problèmes plus urgents — et, d’autre part, qu’il faudrait avoir soin de ne pas fabriquer le mythe d’un mythe en la créditant des attributs de la Lune elle-même, de Pluton ou de quelque autre symbole pouvant se passer d’elle.
J’ai entendu tellement de discours creux de gens qui batifolaient dans les étoiles et la mythologie, braves si sympathiques, que je ne puis qu’inviter le voyageur en direction de la Lune noire à plus de rigueur qu’on en use ordinairement à son propos. Je ne demande pas mieux qu’à être convaincu...
Michel Camus (homme de lettres et de radio, éditeur, astrologue) :
Le mythe primordial de Lilith étant bien antérieur à la figure d’Eve, faut-il y voir le négatif infini de la première femme, c’est-à-dire la femme métaphysique d’avant la femme ? On rattache Lilith à la nuit, au vide, à la mort, à la stérilité, à l’avortement. D’où son surnom d’anti-Eve. Lilith, dans la tradition suméro-babylonienne, c’est une chose. En astrologie, dans la dialectique géniale de Jean Carteret, une autre chose. Dans les traditions juive et arabe, grecque et romaine, Lilith est une sorte de vampire abstrait (concret dans son héritage des Carpathes) ayant partie liée avec l’acte sexuel et la mort.
Aujourd’hui, à quoi peut correspondre en nous la symbolique de Lilith ? A quel ordre de réalité dans notre nature ou notre surnature ? En deux mots : aux deux pôles de note vie : la naissance et la mort. Car notre naissance pose la question de notre avant-naissance ou de notre origine sans origine. Car notre mort pose la question de notre après-mort ou de notre fin sans fin. Dans les deux cas, Lilith symboliserait la toute-puissance du germe du germe ou de l’infinie puissance du vide.
Dans l’acte sexuel, Lilith serait l’intensité de l’acmé qui néantise la conscience de soi, bref une figure proche de la Kundalini ou du feu du serpent primordial. D’où le tantrisme sexuel qui vise à transfigurer l’opacité nocturne de Lilith en transparence, l’extase érotique en instase de la conscience, ou la “petite mort“ en eau de jouvence.
On pourrait voir aussi en Lilith le facteur de réduction de l’ampleur en intensité, ou du solve en coagula. Ainsi Lilith pourrait-elle symboliser la puissance originaire du regard-de-la-conscience (son pôle noétique) capable de déréaliser le monde pour en percevoir l’irréalité transcendantale. Lilith, figure de l’intensité du vide, serait donc liée à la fascination de la mort, à la célébration du silence, à l’immobilité de la pierre levée ou de l’arbre ithyphallique.
Rêves et pensées sont forcément les vampires de notre silence. Au lieu de les tuer subtilement, nous les abreuvons de la lumière de notre sang. Sans cette perte de lumière, nous serions aussi éternels que l’absence en feu de Lilith.
Ainsi Lilith serait-elle la fulgurante figure de notre “Double de silence“ sans qui rien ne nous survivrait. Car il y a en tout homme une flamme de silence qui sait ce que son ombre ne sait pas. Si Lilith n’était pas l’intensité même du silence, le nom de l’abîme de la langue, peut-être aurait-elle murmuré à la première Eve, à la mère de l’espèce humaine : “Je précède ta naissance. J’illuminerai ta mort !“
La foudre de Lilith, ou l’acte d’amour du silence.
Federico Capone (astrologue) :
A mon avis, cette Lune noire, en qualité de deuxième foyer de l’orbite lunaire, ou “apogée moyen“, représente une réalité horoscopique. J’ai eu des résultats surprenants, même sans faire usage de la Table de rectification (de plus à moins cinq degrés). Très importante est l’interprétation des aspects de conjonction ; moins significative dans les autres aspects et dans les Maisons.
Alain Daniélou (indianiste, écrivain) :
Lalita vient de la racine “lal“, jouer, s’amuser, se divertir. Le mot signifie amoureux, voluptueux, gracieux, joli, élégant.
La racine li signifie adhérer, embrasser, se dissoudre dans, d’où lîlâ : jeu, plaisir, amusement, érotisme, jeux sexuels.
On considère généralement que Lilith vient de l’Assyro-Babylonien lilitû signifiant “de la nuit“. Elle aurait été la première femme d’Adam (l’homme) avant la création d’Eve.
Le nom semble antérieur aux invasions aryennes.
Charles Duits (peintre, écrivain) :
Lilith représente manifestement la tradition ésotérique comme Eve et Marie représentent la religion officielle, la conception que se font du Principe féminin les docteurs de la loi. Elle représente donc également les victimes de la calomnie et de la persécution, elle est la grande Maudite, la grande Réprouvée, la grande Pauvresse, la Damnée par excellence. Nous la connaissons comme nous connaissons les Gnostiques, par les portraits que font d’elle ses ennemis. Et les choses ne changeront point. Autrefois, je croyais que les humains aimaient la vérité ; et que, si je parvenais à la découvrir ou, plus exactement, à la dévoiler, ils l’accueilleraient avec allégresse. En fait, la vérité n’intéresse personne.
A.-D. Grad (kabbaliste, écrivain) :
L’intérêt suscité aujourd’hui par LILITH dans certains milieux spécialisés est compréhensible. C’est un autre signe des temps. Mais il ne laisse pas d’inquiéter. La fréquentation de LILITH est trop “singulière“ pour souhaiter la circonscrire dans un cadre inévitablement anamorphoseur.
La Kabbale selon Azriel et Ben Sheshet justifierait le projet, dans un esprit de connexion extrémale de la radicalité traditionnelle et de la liberté de conscience. Mais LILITH appartient prioritairement, par droit d’aînesse oserait-on dire, à la démonologie hébraïque, et ce pourrait être l’objet d’une esquisse synoptique :
— où le NOIR, d’une part, comme dans le Théétète, ne serait ni ce qui projette, ni ce qui est projeté, mais ce quelque chose “qui se produit dans l’intervalle“,
— et où le THANIN ‘IWWER, le Dragon aveugle des Hébreux, autoriserait de surcroît la mention de la planète Mars par le truchement de SAMAEL (l’ange de la planète, je le rappelle, pour Israël), ainsi qu’il appert du célèbre Commentaire du Sefer Yetsirah par Yehouda ben Barzilaï de Barcelone. Tout cela n’est d’ailleurs pas sans rapport avec “l’ange aveugle“ du premier ciel des Ophites.
le Capitaine Bordure (alias Arnold Waldstein, astrologue, écrivain) :
Quand on enquête sur Lilith, on ne trouve rien, sauf quelques traces sur des “chemins qui ne mènent nulle part“. Dommage que ce chemin (cette voie ?) ait été souillé par l’Eglise psychanalytique et le patronage astrologique, en pleine expansion.
Lilith, en littérature, c’est Pierre-Jean Jouve (Le Paradis Perdu) mais surtout l’admirable Femmes de l’abominable Philippe Sollers.
Les rapports ambigus entre Lilith et la Lune Noire n’ont pas fini de faire bavarder et baver les “chercheurs“.
Poétiquement, Lilith, ce serait une certaine femme “moderne“ (c’est-à-dire déjà démodée) qui vous allume pour mieux vous éteindre (ou vous étreindre ?).
En termes jungiens (très à la mode chez nos chaisières), Lilith serait une sorte d’anima verticale, liée à ce que j’appelle la clitocratie, le règne des amazones ; de ce point de vue, la structure de l’anti-société actuelle serait d’essence homosexuelle, basée sur des rapports de rivalité homme-femme : la “libération“ n’est qu’un mot pour déguiser l’esclavage général (a-t-on remarqué qu’à Paris la mode féminine est de s’habiller en noir, comme pour porter le deuil de sa propre féminité ?).
“Méfiez-vous des sirènes et des abîmes.“
Avec Lilith, tout commence par du champagne et finit par la tisane.
“L’Empereur de Jade avait dix mille femmes et il devint immortel ; l’homme ordinaire n’a qu’une femme et il détruit sa vie.“ (Tsien-Tsao-Ping-Pong).