ALEISTER CROWLEY :
UN EXTRAIT DE "LA VISION ET LA VOIX" (LIBER CDXVIII)
LE CRI DU 19ème ETHER
POP (l)
Tout d'abord, il y a un tissu noir à la surface de la pierre. Un rayon de lumière le perce par derrière et d'en haut. Puis vient une croix noire (2), s'étendant en travers de la pierre toute entière ; puis une croix d'or, moins grande. Et il y a une inscription sur une arche enjambant la croix, dans un alphabet dont toutes les lettres sont composées de petites dagues (3) à garde cruciforme, différemment ordonnées. Et l'inscription dit : Adorez dans le corps les choses du corps ; adorez dans l'intelligence les choses de l'intelligence ; adorez dans l'esprit les choses de l'esprit (4).
(Cet alphabet sacré doit être écrit par des pécheurs, c'est-à-dire par ceux qui sont impurs) (5).

L'ALPHABET DES DAGUES
"Impurs" fait allusion à ceux chez qui toute pensée est suivie d'une autre, ou qui confondent le supérieur et l'inférieur, la substance et l'ombre. Chaque Éther est vérité, bien que n'étant qu'une ombre, car l'ombre d'un homme n'est pas l'ombre d'un singe (6).
(Note. - Tout ceci m'est parvenu sans voix, sans vision, sans pensée).
(La pierre de vision est pressée contre mon front et cause une intense douleur ; comme je vais d'Éther en Éther, les ouvrir semble de plus en plus difficile).
La croix d'or est devenue une petite porte étroite, et un vieil homme semblable à l'Ermite (7) du Taro l'a ouverte et fait son entrée. Je lui demande à être admis et il remue la tête avec bienveillance, et dit : Il n'est pas donné à la chair et au sang de dévoiler les mystères de l'Éther, car y résident les chars de feu (8) et le tumulte des cavaliers ; qui y pénètre plus jamais ne verra la vie avec les mêmes yeux. J'insiste.
La petite porte est gardée par un grand dragon vert. Et maintenant tout le mur s'est brusquement effondré ; il y a un flamboiement de chars et de cavaliers ; une furieuse bataille fait rage. L'on n'entend que le tumulte de l'acier et les hennissements des chevaux et les cris des blessés. Un millier tombe à chaque confrontation et sont foulés aux pieds. Cependant, l'Éther est toujours comble : il y a d'infinies réserves.
Non ; c'est totalement faux, car il ne s'agit pas d'une bataille entre deux armées mais d'une mêlée (9) dans laquelle chaque guerrier combat pour lui-même et contre tous les autres. Je ne puis en voir un possédant ne serait-ce qu'un seul allié. Et les moins chanceux, qui tombent aussitôt, sont ceux dans les chars. Car dès qu'ils sont engagés dans le combat, leur propre pilote les poignarde dans le dos (10).
Et au beau milieu du champ de bataille se trouve un grand arbre, ressemblant à un chinar (11). Cependant, il porte fruits. Et maintenant tous les guerriers sont morts, et ce sont les fruits mûrs qui sont tombés - le sol en est couvert.
Il y a un rire dans mon oreille droite : "C'est l'arbre de vie" (12).
Et maintenant il y a un puissant Dieu, Sebek (13), avec une tête de crocodile. Sa tête est grise comme la vase, et ses mâchoires remplissent toute l'Aire. Et il dévore tout l'Arbre et le terrain et toutes choses.
Puis vient enfin l'Ange de l'Éther, qui est comme celui de la quatorzième clé de la Rota (14), avec de superbes ailes bleues, une splendide robe bleue, le soleil comme une boucle à sa ceinture, et les deux croissants de lune montés en sandales pour ses pieds. Sa longue chevelure est d'or, chacun de ses scintillements est comme une étoile. Dans ses mains se trouvent la torche de Pénélope et la coupe de Circé (15).
Elle s'approche et m'embrasse sur la bouche (16), puis dit : Béni sois-tu, toi qui a contemplé mon Seigneur Sebek en sa gloire. Nombreux sont les champions de la vie, mais tous sont désarçonnés par la lance de la mort. Nombreux sont les enfants de la lumière, mais leurs yeux seront tous crevés par la Mère des Ténèbres. Nombreux sont les serviteurs de l'amour, mais l'amour (ce qui ne peut être étanché par autre chose que l'amour) sera éteint, comme un enfant prendrait la mèche d'un cierge entre le pouce et l'index, par le dieu qui siège dans la solitude (17).
Et sur sa bouche, tel un chrysanthème de lumière rayonnante, se trouve un baiser, et dessus le monogramme I. H. S. Les lettres I.H.S. signifient In Homini Salus et Instar Hominis Summus, et Imago Hominis deuS. Et il y a beaucoup, beaucoup d'autres significations, mais toutes impliquent cette seule chose : rien n'a d'importance hormis l'homme ; il n'y a ni espoir ni secours ailleurs qu'en l'homme (18).
Et elle dit : Doux sont mes baisers, Ô voyageur qui erre d'étoile en étoile. Doux sont mes baisers, Ô locataire qui te lasse entre tes quatre murs. Tu es enfermé à l'intérieur de ton cerveau, et ma flèche le perce, et tu es libre. Ton imagination dévore l'univers tel le dragon dévorant la lune. Et dans ma flèche est-elle concentrée et liée. Vois comment tout autour de toi se rassemblent mes guerriers, de forts chevaliers en armure prêts au combat. Regarde ma couronne ; elle est au-dessus des étoiles. Contemple sa rougeur et son incandescence ! Contre ta joue est la brise qui fait trembler ces plumes de la vérité. Car bien qu'étant l'Ange de la quatorzième clé, je suis également l'Ange de la huitième (19). Et de l'amour de ces deux-là suis-je issue, moi qui gouverne Popé et suis la servante de ses habitants. Bien que tombent toutes les couronnes, la mienne ne tombera point ; car mes plumes s'élèvent jusqu'aux genoux de Lui qui siège sur le saint trône, qui vit et règne à tout jamais comme l'équilibre de rectitude et vérité. Je suis l'Ange de la lune. Je suis la voilée qui siège entre les piliers, voilée d'un voile brillant, et sur mes genoux est le Livre ouvert des mystères de la lumière ineffable (20). Je suis l'aspiration au plus haut ; je suis l'amour de l'inconnu. Je suis l'aveugle douleur au coeur de l'homme. Je suis le ministre du sacrement de la souffrance. Je balance l'encensoir du culte, et j'asperge des eaux de la purification. Je suis la fille de la demeure de l'invisible. Je suis la Prêtresse de l'Étoile d'Argent (21).
Et elle me saisit telle une mère s'emparant de son bambin, me soutient de son bras gauche et me donne le sein (22). Et sur sa poitrine est écrit : Rosa Mundi est Lilium Coeli (23).
Et j'abaisse mon regard sur le Livre ouvert des mystères, et il est ouvert à la page où figure la Sainte Table avec les douze carrés au milieu. Cela irradie des flammes de lumière, trop éblouissantes pour qu'on puisse déchiffrer les caractères, et une voix dit : Non haec piscis omnium (24).
(Pour interpréter ceci, nous devons penser à 'IcquV qui ne dissimule pas Iesous Christos Theon Uios Soter comme on l'affirme traditionnellement, mais se trouve être un mystère de la lettre Nun et de la lettre Qoph, comme on peut s'en apercevoir en en faisant le total (25).
'IcquV n'est rattaché au christianisme que parce qu'il s'agissait d'un hiéroglyphe de la syphilis, que les Romains supposaient avoir été ramenée de Syrie ; et elle semble avoir été confondue avec la lèpre, dont ils pensaient encore qu'elle était causée par la consommation de poisson.
Une importante signification de 'IcquV : il est formé des initiales de cinq divinités Égyptiennes et aussi de cinq divinités Grecques ; dans les deux cas une formule magique d'une formidable puissance est dissimulée (26).).
Pour ce qui est de la Sainte Table elle-même, je ne puis la voir en raison des flammes de lumière ; mais il m'est donné de comprendre qu'elle apparaît dans un autre Éther, dont elle forme pour ainsi dire tout le contenu. Et il m'est ordonné d'étudier très attentivement la Sainte Table afin d'être à même de me concentrer sur elle lorsqu'elle apparaît.
J'ai grandi au point de devenir aussi grand que l'Ange. Et nous nous tenons, comme crucifiés, face à face, nos mains et lèvres et poitrines et genoux et pieds étant joints, et ses yeux percent les miens tels des éclairs d'acier tournoyants, de sorte que je tombe en arrière la tête la première, d'un bout à l'autre de l'Éther (27) — et il y a un cri soudain et formidable, totalement accablant, froid et brutal : Osiris était un dieu noir! (28). Et l'Éther joint ses mains en les claquant, et c'est plus fort que le grondement d'un millier de puissants tonnerres.
Je suis de retour.
BOU-SÂADA.
30 novembre 1909. 22h-23h45.
NOTES
(1) NDAC : POP = Lion, Balance, Lion = Teth, Lamed, Teth = 48. Cet Éther présente l'Hégémone, ou guide du Candidat, durant la Cérémonie d'Initiation. Elle est le Saint Ange Gardien sous la forme d'Isis-Uranie, l'instructrice. La lettre P (Énochien) est le Soleil dans sa déclinaison septentrionale, l'aspect d'Horus en sa force estivale. Il apparaît sous sa forme duelle, pour ainsi dire les piliers entre lesquels l'Hégémone (qui porte une baguette à tête de mitre, symbolique des Plateaux de la Balance) se tient assise. (Voir la Cérémonie du Grade de Néophyte, The Equinox I(2), pp. 244-261). Elle est la Réconciliatrice de tous les Opposés. (Voir "La Cérémonie de l'Equinoxe" — dans The Equinox I(7), pp. 372-5 [et dans l'édition révisée du Livre 4 (Parties I-IV), App. 8].) Sa fonction est d'équilibrer tous les symboles dans la sphère du Candidat; c'est la formule d'Instruction suprêmement importante. Cet Éther détient donc la connaissance (quelque peu fragmentaire à première vue) nécessaire à l'aspirant au grade de Magister Templi. Teth & Lamed & Teth ci-dessus valent 48. Les mots correspondant à ce nombre dans Sepher Sephiroth sont Cheth, Yod, Lamed, une femme ; aussi force, une armée ; Cheth, le porteur du graal ; Yod la semence de vie ; Lamed les Plateaux ; i.e. elle porte la semence de la vie dans la Sainte Coupe en équilibre. 48 est aussi Cham, Cheth, Mem ; voir la soudaine Révélation à la fin de la vision.
(2) NDAC : L'Hégémone porte une croix noire pour lamen. Voir aussi le 16ème Ether, dernier paragraphe.
(3) NDAC : L'idée est que toute idée, même d'apparence atomique, doive être analysée.
(4) NDAC : Adorez toutes choses, car toutes choses sont pareillement nécessaires à l'existence du tout, mais gardez les plans séparés. Échouer en ceci est la plus fréquente cause d'erreur.
(5) NDAC : Car pureté signifie totale simplification — la conservation de chaque idée dans sa propre et véritable perfection, distincte de toutes les autres.
(6) NDAC : Adorez chaque chose en elle-même, par amour d'elle, sans inventer d'idées.
(7) NDAC : Voir Note 1. Il s'agit de la sphère de Kokab, Mercure — d'où l'Homme de l'Atu IX — l'Ermite.
(8) NDAC : Le Char (Atu VII) du Porteur du Saint Graal (Voir Note 1). Le Char = Cheth, qui dépend de Binah, la sphère de l'Hégémone.
(9) NDT : In french dans le texte.
(10) NDAC : Cela semble être une vision des idées que l'Alphabet des Dagues se doit d'analyser. La confusion suggère l'influence de Choronzon. C'est un avertissement au sujet de ce à quoi peut s'attendre l'aspirant s'il relâche sa prise sur Binah.
(11) NDAC : L'un des arbres les plus nobles de l'Hindoustan.
(12) NDAC : L'Arbre de Vie a pour fruits d'innombrables idées. Elles sont toutes auto-destructrices et dénuées de valeur à moins d'être organisées par la Compréhension.
(13) NDAC : Le Destructeur Saturnien — par contraste avec Shiva. Le temps avale toutes les idées, toutes les expériences, la vie elle-même. C'est un énoncé de la condition que l'Adeptus Exemptus doit transcender en devenant un Magister Templi.
(14) NDAC : Elle est l'Ange de Binah, bien que sous cette forme. Car l'Atu XIV — l'Art — est le Sagittaire, la demeure de la Chasseresse.
(15) NDAC : Elle garde l'Amour enflammé par la patiente Fidélité — le Saint Ange Gardien attend éternellement la cour de celui sous Sa Garde. Et elle est aussi l'Archi-Putain, toujours prête à séduire et enivrer qui La désire.
(16) NDAC : Des relations avec le Voyant étaient depuis longtemps établies.
(17) NDAC : La Destruction de l'Univers par le Dévorateur de toutes Choses est le nécessaire commencement de l'Initiation au Grade de Magister Templi.
(18) NDAC : L'homme est le candidat ; il participe de la Vérité de tous les Dieux présidant à l'initiation.
(20) NDAC : Voir Note 1. Elle est Isis-Uranie, dans l'Atu II — la prêtresse. Comme Atu XIV — Art — elle mène directement à Tiphareth (le Vau du Tétragrammaton) ; comme Atu VII — le Char — directement à Binah (Heh) et comme Atu II — la Prêtresse — elle est Gimel, menant directement à Kether (le point supérieur de Yod, la dernière lettre du Tétragrammaton). (Voir l'Arbre de Vie pour relever toutes ces correspondances).
(21) NDAC : L'intitulé intégral de l'Atu II — la Prêtresse. Notez "Étoile d'Argent" comme la dénomination du Troisième Ordre. D'où qu'elle doive apparaître comme Hégémone pour mener le Candidat au premier grade de cet Ordre — Magister Templi.
(22) NDAC : L'Enfant de l'Abîme est mis au sein de sa Mère (il y a ici une allusion à la technique du Grade).
(23) NDAC : [Lat., "La Rose du Monde est le Lis des Cieux."] C'est-à-dire que Malkuth est Binah.
(24) NDAC : [Lat., "Cette [femme] n'est pas le poisson de tous les hommes."] Pisces = poisson. Nun signifie littéralement poisson. Qoph est attribuée au signe des Poissons. Le versicule signifie : Elle n'est pas atteinte par tous les hommes.
(25) NDAC : Iccthus (en Grec) totalise 1219, ce nombre étant également en hébreu Yotzer Berashith (Yod, Vau, Tzaddi, Resh - Beth, Resh, Aleph, Shin, Yod, Tau). Le Fondateur (créateur de roches) de ce qui était au Commencement. Cela se rapporte à Nun et Qoph (à Nun car le Poisson est "la vie dans l'Eau", i.e. les Eaux Primitives de Thalès ; à Qoph parce que l'Atu XVIII — la Lune — montre cette Vie apparaissant dans les Eaux de Minuit (Khephrâ dans la Mare ou la Grande Mer Sombre). C'est le Glyphe de la Naissance naturel à Binah. Il y a vraisemblablement un mystère supplémentaire — numérique — pas encore découvert.
(26) NDAC : Iccthus (en Grec), signifiant Poisson, donne :
En Égyptien :
Isis — La Mère = Binah.
Cneph — L'Œuf Ailé - Binah.
Thoth — Le Dieu Lune (Mesureur du Temps).
Uramoth — La Déesse de l'Eau (La Grande Mer).
Sebek — Le Dévorateur (Le Temps).
En Grec :
I.
Ch.
Thémis — La femme satisfaite, Aimah.
Uranus — Ciel, sphère au-dessus de l'Abîme.
Séléné — La Lune.
Toutes ces divinités représentent diverses formes et fonctions de l'Idée de Binah. Comment les combiner afin d'obtenir des formules magiques doit être étudié à la lumière du Livre 4, Partie III.
(27) NDAC : Le Voyant ne peut s'unir à son guide. Elle est la forme féminine de son Saint Ange Gardien, mais l'impulsion pour s'unir n'est valable que lorsqu'elle vient d'en haut. Dans le 20ème Éther c'était le cas et ainsi le Mariage fut effectué.
(28) NDAC : Ceci, pour le Voyant à cette époque, fut une révélation plus effroyable que toutes les épouvantes. La doctrine du Troisième Ordre n'avait pas été promulguée. Il s'attendait à s'unir à la Grande Mère d'une manière semblable à celle expérimentée dans l'obtention de la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien, mais atteindre le grade de Magister Templi implique l'Annihilation de l'aspirant. "Osiris était un dieu noir" ; i.e. de la nature de Binah — NOIRE. L'amour de Binah est celui de la Reine Scorpion dévorant son compagnon. Cette révélation était donc comme si un amoureux romantique du genre Richard Feverel se rendait soudainement compte que la Jeune Fille de ses Rêves avait l'intention de conclure leur Première Nuit d'Amour par un Petit Déjeuner dont il constituerait le plat principal ! La Doctrine impliquée est qu'on ne doit pas être l'enfant, mais la Mère.
"LE CRI DU 19ème ETHER" est un extrait de LA VISION ET LA VOIX (LIBER 418) : première publication in "The Equinox", Vol. I, n°5 (Londres, 1911). Des éditions ultérieures du Liber 418 seront augmentées de notes d'A. Crowley.
© Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / NEW YORK, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais.
Traduction © Philippe Pissier, parue en Appendice 2 du "Livre du Rassemblement des Forces" (Editions Ramuel, 1994).
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