ALEISTER CROWLEY :

 

 

BERESHITH,

UN ESSAI D'ONTOLOGIE,

ACCOMPAGNE DE REMARQUES SUR LA MAGIE CEREMONIELLE

 


 

Introduction

 

            "Oui, j'avoue tout ! C'est entièrement de ma faute. Passant au crible mes écrits passés, je m'aperçois que ma seule tentative sérieuse pour présenter une ontologie fiable est ma précoce et maladroite brochure Béréshith. Depuis ce temps-là, il semblerait que je n'ai cessé de croire que tout le monde la connaissait à fond ; m'y référant, la citant, mais sans jamais prendre la peine d'expliquer sérieusement la thèse, ou même de l'énoncer en termes propres (1)."

            Ainsi débute le cinquième chapitre de Magick without Tears, l'un des derniers livres du mage anglais Aleister Crowley (1875-1947). De fait, Béréshith est un texte résolument à part dans l'œuvre de la fameuse — trop fameuse au goût de certains " Bête 666 ". Texte de jeunesse — et tout premier essai ! il fait preuve d'une étonnante maturité philosophique... décidément, Crowley a le don de gêner ! Car a-t-on vu en ce siècle beaucoup de magiciens lire — et assimiler !— Hegel, Schelling, Descartes ? Nous pondre un essai d'ontologie ? Non, quelques lieux communs sur la lumière infinie, des platitudes religieuses dignes d'une dévote sicilienne plutôt arriérée, des brouets égyptoïdes avec un zeste de petit Jésus. Voilà qui est monnaie courante.

            Mais s'attaquer à l'Etre, au Non-Etre et compagnie ? Au tout début du siècle, il n'y a pas les Abellio, les Carteret (2), les Reymondon (3), etc., pour faire fusionner l'ésotériste et le philosophe.

            Béréshith, un essai d'ontologie accompagné de remarques sur la magie cérémonielle, paraît en 1903 (4). Entamé en 1901 et clos en 1902, il est rédigé durant les périples de Crowley en Asie et en Orient.

            "Le vingt et le vingt-et-un (5) figurent parmi les jours les plus mémorables de mon existence. J'écrivis un essai auquel je donnai tout d'abord le titre de Crowleymas Day (6) mais que je publiai à part, à Paris, sous le titre de Béréshith, texte que je devais plus tard inclure dans The Sword of Song. L'idée générale consiste à éliminer de notre conception du cosmos la notion d'infini. Il démontre également l'identité essentielle du Manichéisme (du Christianisme), du Védantisme et du Bouddhisme. Au lieu d'expliquer l'univers comme résultant des modifications d'une unité, qui elle-même réclame explication, je le tiens pour NEANT, conçu comme (d'illusoires) paires de contradictions. Ce que nous nommons une pensée n'existe aucunement en soi. Elle n'est que moitié de rien. Je sais que ce n'est pas facile à admettre, bien que cela nous débarrasse si joliment de tant d'obstacles a priori. Quoi qu'il en soit, l'essai est bourré d'idées, presque toutes s'étant avérées extrêmement fertiles, et il rend assez bien compte de comment s'appliquait mon génial sens critique aux diverses idées que j'avais engrangées depuis mes premiers pas en Asie."

            "J'étudiais sans cesse les textes originaux du Bouddhisme comme de l’Hindouisme, et à fond. De plus, j'avais débattu de chacun des aspects de la religion et de la philosophie avec des penseurs de nature très variée. J'avais fréquenté des hommes d'une grande érudition et d'une spiritualité considérable tels qu'Allan Bennett, l’honorable P. Ramanathan, le Prince Jinawaravansa, Paramaguru Swâmi, Shri Swâmi Swayam Prakâshanand Maithala, aussi bien que les tenants d'excrémentielles aberrations, tels des philosophes, des missionnaires, et jusqu'à des membres de l'Armée du Salut. En réunissant tous ces fragments, j'avais préféré tout référer au Bouddhisme. Son agnosticisme scientifique, sa psychologie rationnelle, et son absence d'attraits superstitieux ou émotifs, me décidèrent en sa faveur. Il y avait certes deux grandes trouées dans ma haie. Je ne connaissais guère et comprenais moins encore la pensée chinoise, et j'étais à peu près aussi ignorant au sujet de l'Islam et de sa superstructure soufie (7). "

            Hormis la place à part qu'il occupe dans la littérature thélémite (ou peut-être devrions-nous dire préthélémite car écrit deux ans avant la théophanie de 1904, la révélation du Livre de la Loi), il marque un tournant dans l'écriture de Crowley, laquelle est jusqu'alors presque entièrement consacrée à la poésie. Il l'avouera lui-même au chapitre 60 de son autohagiographie :

            "Je n'avais jamais tenté de transmettre mon savoir occulte de la sorte. Jamais essayé d'écrire de la prose comme telle : hormis quelques brefs comptes rendus de mes ascensions et la préface de White Stains (Collected Works, vol. II, pp. 195-8), Béréshith fut ma première incursion sérieuse dans le domaine de l'essai. (...) La plupart de ces textes furent rédigés d'un très curieux point de vue. Ce n'est pas que je me complaisais dans l'ironie, mais que je prenais un singulier plaisir à formuler de fantasque manière des opinions sérieuses. J'avais quelque chose d'instinctif contre la prose ; je n'avais pas réalisé ses possibilités. Son apparent manque de forme me semblait la désigner comme un moyen d'expression résolument inférieur. En conséquence, c'est dans un esprit plutôt honteux que je m'y adonnais. J'y introduisais délibérément de mauvaises plaisanteries afin de montrer que je ne me prenais pas au sérieux ; alors qu'en réalité j'appréhendais le résultat, tel un homme qui, craignant de se ridiculiser sur le ring, prétendrait que le combat n'est pas pour de vrai. Ma prose se trouve donc viciée par d'absolument stupides blasphèmes contre elle-même (8). "

            Voilà qui nous éclaire sur bien des bizarreries de style présentes dans certains textes, comme par exemple celles qui émaillent Le Soldat et le Bossu, rédigé en 1903. Dans ce court essai (9) consacré au scepticisme et au mysticisme, un humour étrange côtoie de profondes réflexions philosophiques : " Sous le fouet du clown Dieu, nos ânes savants les philosophes et les hommes de science font encore et encore des tours sur la piste du cirque ; ils font d'amusantes acrobaties : ils sont bien dressés ; mais ils n'arrivent nulle part. Je n'ai pas l'air d'arriver moi-même où que ce soit. "

            Or, c'est en 1904 qu'il arrivera quelque part, loin, très loin, qu'il deviendra le Prophète que l'on sait. Car, sans Livre de la Loi, que serait Crowley devenu ? Moine bouddhiste, à l'image de son ami et initiateur Allan Bennett ?

            Inutile de conjecturer. Espérons simplement que le public français (10) saura apprécier à sa juste valeur ce Béréshith qui fut aussi la genèse d'un grand prosateur et essayiste.

            L'amour est la loi, l'amour sous la volonté.

 

Philippe Pissier, juillet 1997.


 

NOTES

 

(1) "Magick without Tears", p. 52 (New Falcon Publications, 1994, Tempe, USA).

(2) Encore quelqu'un de génial dont on s'ingénie à bloquer l'œuvre.

(3) Même remarque que note précédente.

(4) Par Abhavananda. Tirage confidentiel à l'intention de la Sangha occidentale. (Imprimé à Paris par Clarke & Bishop, 338 rue St Honoré, deux cents exemplaires numérotés, 24 pages sur papier de Chine.)

(5) Mars 1901.

(6) Par analogie avec "Chritmas Day" : le jour de Noël.

(7) "The Confessions of Aleister Crowley", pp. 275-6 (Arkana Books, 1989).

(8) "The Confessions of Aleister Crowley", pp. 536-7 (Arkana Books, 1989).

(9) Une traduction française en est livrée dans le n°1 de la revue "Equinoxe". Se référer à la liste, en fin de volume, des œuvres de Crowley publiées dans notre langue.

(10) Les lecteurs peu familiers de la terminologie employée dans cet ouvrage consulteront avec profit le "Dictionnaire de la Sagesse Orientale" (Bouquins/Laffont), le "Vocabulaire de la Philosophie et des Sciences Humaines" par L.-M. Morfaux (Armand Colin) et le "Dictionnaire des Philosophes" (deux volumes, P.U.F.).

 


 

בראשית

 

Ô Homme, de nature téméraire, toi subtile production !

Tu ne le comprendras pas, comme lorsque tu comprends quelque chose d’ordinaire.

Oracles de Zoroastre

 

            En présentant au monde cette théorie de l’Univers, je n’ai que l’espoir de faire profonde impression, c’est-à-dire que ma théorie a le mérite d’expliquer les divergences entre trois grandes formes de religion existant à l’heure actuelle — Bouddhisme, Hindouisme et Christianisme — et de les adapter à la science ontologique par des déductions de nature mathématique et non mystique. Je ne traiterai pas ici du Mahométisme car, quelle que soit la lumière à laquelle nous décidions de l’examiner (et ses écoles ésotériques sont souvent orthodoxes), il rentrera dans l’une de ces trois catégories : Nihilisme, Advaitisme, Dvaitisme.

            Optant pour l’hypothèse courante de l’univers, celle de son infinité, ou en tout cas de l’infinité de Dieu, ou de l’infinité de quelque substance ou idée existant réellement, la première question qui se pose à nous est celle de la possibilité de coexistence de Dieu et de l’homme.

            Les Chrétiens, dans la catégorie de l’existant, comptent entre autres choses (que nous pouvons éviter de considérer dans le cadre de ce raisonnement) Dieu, un être infini ; l’homme ; Satan et ses anges ; l’homme étant assurément un être fini et Satan l’étant probablement. Il ne s’agit pas là d’aspects d’un seul être, mais d’existences séparées et même antagoniques. Toutes sont également réelles : nous ne pouvons admettre des mystiques tel Caird comme d’orthodoxes interprètes de la religion du Christ.

            Les Hindous distinguent Brahmâ, infini dans toutes les dimensions et toutes les directions — indiscernable du Plérôme des Gnostiques — et Mâyâ, l’illusion. Il s’agit en un sens de l’antithèse du noumène et du phénomène, tout attribut étant refusé au noumène jusqu’à ce qu’il soit presque anéanti dans le Nichts sous le titre d’Alles. (Cf. Max Müller, au sujet du Nirvâna métaphysique, dans son Essai Liminaire à son Dhammapada.) Les Bouddhistes n’expriment aucune opinion.

            Considérons la valeur qualitative de ces existences respectivement conçues par ces deux religions, nous souvenant que le Dieu du chrétien est infini, tout en débattant l’alternative : à savoir supposons qu’il s’agit d’un Dieu fini. Dans tout système où les forces sont équilibrées, nous les pouvons additionner et représenter par un triangle ou une série de triangles qui pour finir se résolvent dans l’unité. Dans tout système en mouvement, si la résultante est appliquée en sens contraire, l’on peut également représenter l’équilibre de la sorte. Et si l’on considère n’importe laquelle des forces d’origine d’un tel système, celle-ci est égale à la résultante du reste. Posons x, dessein de l’univers, comme la résultante des forces D, S, et H (Dieu, Satan et l’Homme). Dans ce cas, H est également la résultante de D, S, et - x. De sorte que nous pouvons considérer chacune de nos forces comme la suprême, et il n’y a pas de raison d’en adorer une plutôt qu’une autre. Toutes sont finies. Les chrétiens perçoivent clairement cet argument : d’où l’élargissement de Dieu, depuis l’insignifiante idole chinoise de la Genèse jusqu’à l’intangible mais contradictoire spectre d’aujourd’hui. Mais si D est infini, les autres forces ne peuvent aucunement l’affecter. Comme dit Whewell, lors de l’étrange accident par lequel il anticipe le mètre de In Memoriam : " Aucune force sur terre, si grande soit-elle, ne peut tendre une corde, si fine soit-elle, dans une ligne horizontale qui serait absolument droite. "

            La définition de Dieu comme infini s’oppose implicitement à celle de l’homme ; car si ce dernier est fini, cela signifie la fin des courantes raisons chrétiennes d’adoration, quoique j’ose prétendre en trouver. (Ceci dit, je ne m’attends guère à ce que d’une manière ou d’une autre l’on me pose la question.)

            L’équilibre résultant de Dieu et de l’homme, destructeur du culte, est à l’évidence absurde. Nous devons l’éconduire à moins de vouloir sombrer dans le Positivisme, le Matérialisme, ou autre chose du même genre. Mais si nous disons alors que Dieu est infini, comment devons-nous considérer l’homme et Satan ? (le dernier, tout au moins, ne faisant sûrement pas partie intégrale de lui). L’erreur ne réside pas dans ma démonstration (qui est également celle de l’orthodoxie) selon laquelle un Dieu fini est absurde mais dans le postulat affirmant que l’homme possède quelque force véritable (1).

            Dans notre système mécanique (comme je l’ai suggéré plus haut), si l’une des forces est infinie, les autres, pour considérables qu’elles soient, sont à la fois relativement et absolument néant.

            Dans toute catégorie, l’infini exclut le fini, à moins que ce fini ne soit une part identique de cet infini.

            Dans la catégorie des choses existantes, l’espace étant infini, car nous partons toujours de cette hypothèse, soit la matière le comble, soit elle ne le comble pas. Dans le premier cas, la matière est infiniment grande, dans le second infiniment petite. Que l’univers matériel possède un diamètre de 1010000 années de lumière ou d’un demi-mille importe peu ; il est infiniment petit. De fait, c’est le Néant. L’illusion non mathématique de cette existence correspond à ce que les Hindous nomment Mâyâ.

            Si, d’autre part, l’univers matériel est infini, Brahmâ et Dieu se trouvent exclus et l’éventualité religieuse avec eux.

            Nous pouvons désormais déplacer notre objectif. Les Hindous ne peuvent expliquer intelligiblement, bien qu’ils fassent de grands efforts, la cause de toute souffrance : Mâyâ. Leur position est fondamentalement faible, mais nous pouvons reconnaître en leur faveur qu’ils ont tenté d’accorder leur religion avec leur sens commun. Les Chrétiens, d’autre part, bien qu’ayant perçu où menait l’Hérésie Manichéenne (2), et l’ayant écrasée, n’ont jamais officiellement admis la conclusion exactement similaire quant à l’homme, et nièrent que l’âme humaine fût distincte de l’âme divine.

            Trismégiste, Jamblique, Porphyre, Boehme, et les mystiques en général ont bien entendu fait de même, bien que parfois avec une inexplicable réserve, semblable à celle observée dans certains cas par les Védantistes eux-mêmes.

            L’homme étant ainsi réfuté, Dieu comme Personne disparaît pour toujours, et devient Atman, le Plérôme, Aïn Soph, peu importe le nom, infini dans toutes les directions et toutes les catégories — en nier une seule revient à détruire le raisonnement tout entier et à nous ramener à nos vieilles bases Dvaitistes.

            Je compatis entièrement avec mon infortuné confrère le révérend Mansel, licencié ès théologie (3), lorsqu’il se récrie piteusement et pitoyablement contre les conclusions logiques de l’Ecole Advaitiste. Mais de par son hypothèse de base selon laquelle il est un Dieu infini, un espace infini, un temps infini, etc., nulle autre conclusion n’est possible. Le doyen Mansel se retrouve dans l’impossible situation d’un homme qui refuse de renoncer à ses prémisses et de remettre en cause la validité de ses processus logiques, mais qui recule d’horreur devant l’inévitable conclusion : il suppose qu’il y a quelque chose qui cloche, et en conclut que la raison n’est bonne qu’à prouver son infériorité par rapport à la foi. Comme le remarque justement Deussen (4), la foi dans l’acception chrétienne du terme revient tout simplement à être convaincu malgré le manque de preuves (5). Il s’agit assurément du dernier refuge de l’incompétence.

            Toutefois, en partant toujours de l’hypothèse initiale de l’infinité de l’espace et compagnie, la position Advaitiste des Védantistes et des grands Allemands est inattaquable, bien que sur le terrain pratique les Dvaitistes aient résolument l’avantage. Fichte et les autres s’épuisent à tenter de formuler cette simple et évidente position : " Si seul l’Ego existe, y a-t-il de la place, non seulement pour la morale et la religion dont nous pouvons fort bien nous passer, mais également pour les actes essentiels et permanents de l’existence ? Pourquoi un Ego infini rassasierait-il un corps inexistant de nourriture imaginaire uniquement cuisinée en pensée sur un feu illusoire par un marmiton absent ? Pourquoi une infinie puissance userait-elle de moyens finis, qui plus est pour échouer aussi souvent ? "

            Quel est le résumé de position Védantiste ? " 'Je' suis une illusion, extérieurement. En réalité, le véritable 'Je' est l’Infini, et si le 'Je' illusoire pouvait seulement réaliser Qui 'Je' est vraiment, quel grand bonheur nous vivrions ! " Et là nous tombons sur le Karma, la renaissance, toutes ces grandes lois de la nature agissant nulle part dans le néant !

            Il n’est pas de place pour le culte ou la moralité dans le système Advaitiste. Tous les arguments spécieux de la Bhagavad-Gîtâ, ainsi que les œuvres éthiques des philosophes Advaitistes de l’Occident, relèvent plus ou moins consciemment de la confusion mentale. Mais nulle ruse ne permet de modifier l’argument pratique ; les gueules grimaçantes des canons Dvaitistes gardent la forteresse de l’Ethique, et conseillent à la métaphysique de ne pas empiéter sur les pelouses bien vertes de la religion.

            Que ses apologistes aient consacré tant de temps, de réflexion, d’érudition et d’ingéniosité à cette question est la meilleure preuve de la sottise de la position Advaitiste.

            Il y a donc une faille quelque part. Je relève le gant avec hardiesse, prêt à affronter toute sagesse ancienne, retournant aux idées les plus primitives des sauvages cannibales, récusant tous les axiomes et prémisses vitaux devenus monnaie courante de la philosophie au cours des siècles, et expose ma théorie.

            J’entrevois clairement la principale difficulté et m’en vais en traiter par avance. Si mes conclusions sur ce point sont refusées, nous pourrons sur-le-champ revenir à notre précédent et irascible agnosticisme, et nous chercher ailleurs un Messie. Cependant, si nous nous accordons sur cet unique point, j’estime que les choses devraient ensuite aller comme sur des roulettes.

            Considérons (6) les Ténèbres ! Pouvons-nous, philosophiquement ou positivement, opérer un distinguo entre les ténèbres engendrées par l’interférence de la lumière et celles résultant de la seule absence de lumière ?

            L’Unité est-elle vraiment égale à la fraction périodique de 9 ?

            Parlons-nous vraiment de la même chose lorsque nous mentionnons respectivement 2 sinus 60° et 3 ?

            Le charbon et le diamant sont à l’évidence différents dans les catégories de la couleur, de la cristallisation, de la dureté et autres; mais le sont-ils véritablement dans celle de l’existence ?

            Le troisième exemple est à mon avis le meilleur. 2 sinus 60° et 3 sont irréels et donc impossibles à concevoir, tout au moins par l’actuelle constitution de notre intelligence humaine. Si on les calcule, aucun n’a de sens ; non calculés, ils en ont, et il s’agit dans les deux cas d’une signification différente.

            Nous sommes donc en présence de deux termes, tous deux irréels, tous deux inconcevables, et symbolisant toutefois dans nos esprits des idées diverses et intelligibles (et voilà où je veux en venir !), lesquelles sont en réalité identiques et convertibles par un travail de la raison qui simule ou remplace cet entendement que (c’est ce qu’on peut supposer) nous ne parvenons jamais à atteindre.

            Appliquons cette idée à l’Origine de toutes choses, au sujet de laquelle les Chrétiens mentent effrontément, les Hindous tergiversent et les Bouddhistes observent un silence prudent, tout en évitant de contredire jusqu'aux plus grossiers et ridicules exposés des visionnaires hindous les plus fantasques.

            Les Qabalistes expliquent la "Cause Première" (7) par cette phrase : "De 0 à 1, tel le cercle débouchant sur la ligne." Le dogme chrétien est tout à fait identique car, dans les deux cas, la conception est celle d’un Dieu préalable et existant à jamais, bien que les Qabalistes prennent la tangente en qualifiant cette Déité latente de "négative". Des commentateurs ultérieurs, notamment l’illustre Mac Gregor-Mathers, expliquèrent ce " Non " comme "existant négativement". En dépit de mon profond respect pour les acquis intellectuels et spirituels de celui que je suis fier d’avoir pu appeler mon maître (8), je suis bien obligé d’émettre mon opinion, et cette opinion, c’est que lorsque les Qabalistes disent Non, ils veulent dire Non et rien d’autre. De fait, je prétends avoir réellement redécouvert l’Arcane central et depuis longtemps disparu de ces divins philosophes.

            Je n’ai aucune objection sérieuse contre un dieu fini, ou même plusieurs, distincts des hommes et des choses. D’ailleurs, personnellement, je crois en eux tous, et je leur concède une puissance inconcevable sans être toutefois infinie.

            Les Bouddhistes admettent l’existence de Mahâ-Brahmâ, mais son savoir et sa puissance sont limités ; et son immémoriale existence cessera un jour. Je trouve partout la preuve, même dans notre version altérée et tronquée de l’Ancien Testament, que la puissance de Jéhovah était limitée à bien des égards. Par exemple, durant l’épisode de la Chute, Tétragrammaton Elohim dut sommer à la hâte ses anges de garder l’Arbre de Vie, de crainte d’être pris pour un menteur. Car si Adam avait mangé de cet Arbre avant que ne fût découverte leur transgression, ou si le Serpent avait été au fait de ses propriétés, Adam aurait certainement vécu et ne serait point mort. De sorte qu’un simple accident sauva les vestiges de la réputation déjà bien ternie du Fétiche tribal Hébraïque.

            Lorsqu’on demanda au Bouddha comment les choses vinrent à l’existence, il se réfugia dans le mutisme. Et ses disciples interprétèrent fort à propos ce silence comme le gage que cette question n’avait rien d’instructif.

            Je suppose que le Bouddha (certainement dans l’ignorance de l’algèbre) avait suffisamment étudié la philosophie et possédait une suffisante expérience du monde pour ne pas ignorer que tout système par lui promulgué serait instantanément attaqué et annihilé par la finesse de ses nombreux adversaires aux multiples talents.

            L’on peut résumer comme suit l’enseignement qu’il délivre relativement à cette question : " D’où nous venons, où nous allons, et pourquoi, nous ne le savons point ; mais nous savons que nous sommes ici, que nous n’aimons pas y être, et qu’il existe une issue à cette répugnante histoire : hâtons-nous de la trouver ! "

            Je ne possède pas pareille inclination à battre en retraite ; je persiste dans mes recherches, et au moins l’effroyable question est résolue, et le passé cesse d’injecter ses énigmes dans mon esprit.

            Voilà pour toi ! Trois coups pour un penny ! Donne la monnaie de tous ces mauvais arguments.

            JE POSE EN ABSOLU LE ZERO QABALISTIQUE.

            Lorsque nous disons que le Cosmos est surgi du 0, de quelle sorte de 0 parlons-nous ? Dans l’acception ordinaire du terme 0, nous voulons dire "absence d’extension dans quelque catégorie que ce soit."

            Lorsque je dis : "Nul chat ne possède deux queues," je ne veux pas dire, comme le répète l’antique sophisme, que "l’Absence-de-chat possède deux queues" ; mais que "Dans la catégorie des choses à deux queues il n’est pas d’extension de chat."

            Le néant est ce quoi au sujet duquel aucune proposition positive n’est valide. Nous ne pouvons réellement dire que "le Néant est vert, ou lourd, ou agréable."

            Disons que le temps, l’espace, l’être, la lourdeur et la faim sont des catégories (9). Si un homme est lourd et affamé, il est étendu dans toutes ces catégories, sans compter, bien sûr, d’autres bien plus nombreuses. Mais supposons que ces cinq soient une totalité. Appelons l’homme X ; sa formule sera donc Xt+e+e+l+f. S’il se met à manger, il cessera d’être étendu dans la faim ; s’il est également retranché du temps et de la gravitation, il sera alors représenté par la formule Xe+e. Cesserait-il d’occuper l’espace et d’exister, sa formule deviendrait X0. Cette formule est égale à 1 ; quoi que puisse représenter X, s’il accède à la puissance 0 (ceci signifiant mathématiquement "s’il n’est étendu dans aucune dimension ou catégorie"), le résultat est l’Unité, et X, facteur inconnu, est éliminé.

            Voici la conception Advaitiste du futur de l’homme : sa personnalité, dépossédée de toutes ses qualités, disparaît et est perdue, et à sa place surgit l’Unité impersonnelle, Le Plérôme, Parabrahman ou l’Allah des disciples de Mahomet adorateurs de l’Unité (pour le fakir musulman, Allah n’est nullement un Dieu personnel.)

            L’Unité est donc inaltérée, qu’elle soit ou non étendue dans telle ou telle catégorie. Mais nous avons d’ores et déjà convenu d’examiner le 0 pour y trouver le Sans Cause.

            Or, si 0 était à la vérité "avant le commencement des âges" (10), CE 0 N’ETAIT ETENDU DANS AUCUNE DES CATEGORIES, PARCE QU’IL NE POUVAIT Y AVOIR DE CATEGORIES DANS LESQUELLES IL AURAIT PU S’ETENDRE ! Si notre 0 était le 0 ordinaire des mathématiques, il ne s’agissait pas vraiment du 0 absolu, car 0, comme je l’ai démontré, dépend de l’idée de catégories. Si elles existaient, c’est la question dans son ensemble qui est reposée ; nous devons atteindre un état où le 0 soit absolu. Non seulement devons-nous nous défausser de tous les sujets, il nous faut également évacuer tous les attributs. Par 0 (en mathématiques), nous signifions réellement 0n, n étant le terme final d’une échelle naturelle de dimensions, catégories, ou attributs. Donc, notre Oeuf Cosmique d’où a surgi le présent univers était le Néant, étendu dans aucune catégorie que ce soit, ou, pour l’exprimer graphiquement : 00. Cette expression, sous sa forme présente, est vide de sens. Tentons de découvrir sa valeur par une simple opération mathématique !

00 = 01-1

01

 [ Multiplié par 1 = 

n

]

01

n

Donc  01  ×  n  = 0 × oo.
n 01

            Or, la multiplication de l’infiniment grand par l’infiniment petit aboutit à QUELQUE NOMBRE FINI ET INCONNU, ETENDU DANS UN NOMBRE INCONNU DE CATEGORIES. Il advint, lorsque notre Grande Inversion se produisit, celle de l’essence de tout néant en finitude étendue en d’innombrables catégories, qu’un système incalculablement vaste fut engendré. Par pur hasard, hasard dans la plus authentique acception du mot, nous nous retrouvons avec des dieux, des hommes, des étoiles, des planètes, des démons, des couleurs, des forces, et toute la matière du Cosmos : ainsi qu’avec le temps, l’espace et la causalité, les conditions les restreignant et les concernant tous (11).

            Souvenez-vous qu’il n’est pas exact de dire que notre 00 existait ; ni qu’il n’existait pas. L’idée d’existence était tout autant informulée que celle de toast au fromage.

            Mais 00 est une expression finie, ou possède une phase finie, et notre univers est un univers fini ; ses catégories sont elles-mêmes finies, et l’expression "espace infini" est une contradiction dans les termes. L’idée d’un Dieu absolu et infini (12) est reléguée dans les limbes de tous les futiles et délétères travestissements de la vérité. L’infini demeure, mais uniquement comme conception mathématique aussi impossible dans la nature que la racine carrée de -1. En dépit de tout ce raisonnement mathématique, ou semi-mathématique, l’on peut bien entendu objecter que l’intégralité de notre système numérique, ainsi que ses modalités opératoires, ne sont qu’une série de conventions. Lorsque j’affirme que la racine carrée de trois est irréelle, je sais fort bien que ce n’est vrai que relativement à la série l, 2, 3, etc., et que cette série est également irréelle si je stipule 3, π, 350 membres d’une série ternaire. Mais, bien que ce soit vrai en théorie, c’est absurde dans la pratique. Si je dis " la valeur numérique de a, b, et c, " peu importe que j’écrive 3 ou 350 ; l’idée est définie ; et nous traitons des idées fondamentales de la conscience, auxquelles nous devons tout référer, de suite ou en fin de compte.

            Et ainsi mon équation, pour fantasque qu’elle puisse paraître, possède un absolu parallèle dans la logique. Ainsi : convertissons deux fois la proposition "quelques livres sont sur la table". En niant tous les termes, nous obtenons "Absence-de-livre n’est pas sur la table", ce qui est précisément mon équation à rebours, et une chose concevable. Pour inverser le processus, qu’est-ce que je veux dire lorsque j’affirme que "quelques cochons, mais pas le cochon noir, ne sont pas dans la porcherie" ? Je sous-entends que le cochon noir se trouve dans la porcherie. Je n’ai fait que présenter ma conversion comme un changement, au lieu de la présenter tout simplement comme une autre manière de dire la même chose. Et "changement" n’est pas du tout, non plus, ce que j’entends ; car le changement implique, dans nos esprits, l’idée de temps. Mais tout cela est inconcevable par le raisonnement, pas par la pensée. Remarquez également que si je dis "Absence-de-livres n’est pas sur la table", je ne puis le convertir en "Tous les livres sont sur la table" mais seulement en "quelques livres sont sur la table". La proposition est une proposition en "I" et non en "A". C’est la bévue Advaitiste qui la fait telle, et de nombreux écoliers ont été relégués près du poêle pour moins que ça.

            Il existe néanmoins une autre preuve — la preuve par exclusion. J’ai démontré ce que les métaphysiciens admettent en pratique, à savoir l’égale fausseté du Dvaitisme et de l’Advaitisme. La troisième et dernière théorie qui nous reste, cette théorie doit, aussi improbable fut-elle antérieurement, et aussi difficile à assimiler, être vraie (13).

            "Mon ami, mon jeune ami", ai-je l’impression d’entendre me dire quelque ecclésiastique chrétien, avec un air de profonde sagesse d’où la pitié n’est pas absente, condescendant à réagir à telle stupide impertinence de blanc-bec : "où donc réside la cause de ce changement tout à fait remarquable ?"

            C’est exactement là que la théorie expédie aux cieux son bastion le plus résistant ! Il n’y a pas, il ne peut y avoir de cause. Si 00 avait été étendu dans la causalité, aucun changement ne serait survenu (14).

            Et voilà donc que nous sommes des êtres finis occupant un univers fini, avec un temps, un espace, et une causalité eux-mêmes finis (aussi inconcevable que ça en ait l’air), avec notre individualité, et toutes les "illusions" des Advaitistes, aussi réelles qu’elles le sont en effet pour notre conscience normale.

            Comme le signale Schopenhauer, à la suite du Bouddha, la souffrance est une condition nécessaire de cette existence (15). La guerre de forces opposées, comme elles se concassent mutuellement jusqu’à la résultante finale, engendre nécessairement un supplice continuel. Peut-être un jour pourrons-nous transformer les catégories de l’émotion aussi aisément et parfaitement que nous transformons aujourd’hui les catégories de force, de sorte que dans quelques années Chicago pourra importer de la souffrance à l’état brut et la convertir en conserves de saumon : mais pour l’heure seul le processus inverse est possible.

            Comment donc nous en tirer ? Pouvons-nous espérer que l’univers tout entier se résolve en sa phase 00 ? Sûrement pas. En premier lieu, il n’y a aucune raison pour que l’ensemble fasse ainsi ;x-y  est tout aussi convertible que x. Mais pis encore, la catégorie de la causalité a vu le jour, et son inertie est suffisante pour contrarier l’apparition d’une pierre d’achoppement de l’importance requise pour un processus aussi gigantesque.

            La tâche qui ce présente à nous est donc d’une nature effrayante. Il est aisé de laisser aller les choses, c’est-à-dire de tenter de garder le sourire, jusqu’à ce que tout se fonde dans l’ultime unité, laquelle sera ou non décemment supportable. Mais en attendant ?

            Se pose maintenant la question du libre arbitre. La causalité n’est probablement pas totalement étendue dans sa propre catégorie (16) auquel cas le champ est libre pour une somme fractionnaire de libre arbitre. Si tel n’est pas le cas, peu importe ; car si je me trouve en bonne condition, cela ne fait que prouver que ma destinée m’a amené là. Comme le remarque Herbert Spencer, nous nous illusionnons avec l’idée de libre arbitre ; mais, si tel est le cas, plus rien n’a d’importance. Si, toutefois, Herbert Spencer se trompe (ce qui est peu probable comme nous le verrons), notre raison est alors valide et nous devrions rechercher la bonne voie et la suivre. La question n’a donc plus à nous préoccuper du tout.

            C’est alors que nous percevons la fonction de la morale et de la religion, et tout le tremblement. Toutes sont des méthodes, bonnes ou mauvaises, visant à nous tirer du mauvais pas de cet univers.

            Cette question est en relation étroite avec celle de la volonté de Dieu. Les gens soutiennent qu’une intelligence Infinie a dû œuvrer à ce cosmos. Je dis Non ! Il n’y a pas à l’œuvre d’intelligence digne de ce nom. Les Lois de la Nature peuvent être ramenées à une seule : la Loi d’Inertie. Tout se meut dans la direction fixée par la loi du moindre effort : les espèces naissent, se développent et meurent conformément à ce qui est déterminé par leur inertie collective. Cette loi ne connaît aucune exception hormis celle, suspecte, du Libre Arbitre ; la Loi du Destin elle-même s’identifie formellement et réellement à cette dernière (17).

            Pour ce qui est d’une intelligence infinie, tous les philosophes de quelque importance s’accordent sur le fait que la toute-puissance et le tout-amour sont incompatibles. L’existence de l’univers en constitue la preuve bien établie.

            Le Déiste a besoin que l’Optimiste lui tienne compagnie ; tout va bien tant qu’ils sont assis au coin du feu mais c’est un triste naufrage qu’ils subissent une fois de retour dans le monde glacial.

            C’est bien pourquoi ceux qui tentent d’étayer la religion sont si désireux de prouver que l’univers n’a pas de réelle existence, ou alors qu’elle n’est que temporaire et relativement dénuée d’importance : le résultat est évidemment l’habituelle confusion autodestructrice de l’Advaitisme.

            Les préceptes de la morale et de la religion nous sont donc utiles, d’une utilité vitale, en ce qu’ils réfrènent les énergies les plus violentes de l’homme comme de la nature. Car si la loi et l’ordre ne règnent point, nous ne disposons alors plus de la quiétude et des ressources nécessaires pour examiner, et apprendre à maîtriser, l’intégralité des phénomènes de notre prison ; un travail que nous entreprenons dans le but d’enfin pouvoir en abattre les murs et accéder à cette liberté dont nous a privé une indélicate Inversion.

            Les préceptes mystiques du pseudo-Zoroastre, de Bouddha, de Shankarâchârya, du pseudo-Christ et des autres, n’ont de valeur que pour les étudiants avancés, pour une attaque directe du problème. Nos domestiques, les soldats, les hommes de loi, toutes les formes de gouvernement, rendent possible cette œuvre plus noble qui nous incombe, et c’est la plus grave des erreurs à commettre que de se moquer de ces humbles mais fidèles serviteurs des brillants esprits de ce monde.

            Quelles sont donc les meilleures méthodes, les plus simples et les plus directes, nous permettant d’atteindre notre objectif ? Et comment pourrons-nous, dans la langue des mortels, communiquer à d’autres esprits la nature d’un résultat tellement au-delà du langage, susceptible de déconcerter même une imagination dotée des ailes de l’aigle ? Il pourrait nous être utile de chercher à esquisser une distinction entre les méthodes et objectifs du Grand Œuvre propres au Bouddhiste et à l’Hindou.

            La méthode hindoue est réellement mystique au sens le plus vrai du terme ; car, comme je l’ai montré, l’Atman n’est pas infini et éternel : il sombrera un jour avec les autres forces. Mais en créant dans la pensée une Personnalité Impersonnelle et infinie, en la définissant comme telle, toutes les religions, à l’exception du Bouddhisme ainsi qu’à mon avis la Qabal, ont recherché à annihiler leur propre personnalité. Le Bouddhiste vise sans ambages l’anéantissement, l’Hindou nie et annule sa propre finitude par la création d’un absolu.

            Comme ce n’est pas possible dans la réalité, le processus est illusoire ; il est néanmoins utile durant les premières phases — du moins jusqu’à la quatrième étape de Dhyâna, là où la situe bouddha, bien que les Yogis prétendent atteindre alors Nirvikalpa-Samâdhi et disent que Moksha est identique à Nirvâna. Je ne trouve aucune raison de réfuter leur première allégation mais la seconde, elle, je me vois pour l’heure dans l’obligation de ne pouvoir l’admettre.

            La tâche de l’ermite bouddhiste est en gros comme suit. Il doit immerger chaque particule de son être dans une idée unique : de justes intentions, de justes aspirations, une vie, des actes et des paroles justes, la volonté, la méditation et l’extase justes, telles sont les étapes de sa libération, laquelle se résorbe en un combat contre la loi de causalité. Il ne peut empêcher les causes passées de faire leurs effets mais il peut empêcher les causes présentes d’engendrer tout futur résultat. Les exotéristes chrétiens et hindous préfèrent compter sur quelqu’un d’autre pour faire ce travail à leur place, et ils sont plus aveuglés encore par leur soif de vie et d’existence individuelle, obstacle redoutable entre tous, qui est à la vérité négation de l’objet même de toute religion. Schopenhauer démontre que la vie est assurée par le vouloir-vivre, et à moins que Christ (ou Krishna, selon le cas) ne détruise ces gens grâce à une puissance d’un ordre supérieur — une tâche devant laquelle la toute-puissance pourrait reculer, mise en déroute ! —, j’ai bien peur que la vie éternelle et donc les éternelles souffrances, joies, et changements de toutes sortes, ne constituent leur triste destin. De telles personnes sont à vrai dire leurs propres et véritables ennemis. Un bon nombre d’entre eux croiront cependant, à tort, être "désintéressés", combleront leur cœur de dévotion envers le bien-aimé Sauveur, et ce processus est, à son apogée, si semblable aux premières étapes du Grand Oeuvre lui-même qu’une certaine confusion s’est assez stupidement installée. Mais, en dépit de tout cela, la pratique aura permis à certains dévots d’emprunter le véritable Sentier du Sage, aussi peu prometteur tel matériau dût-il sembler à d’intelligentes oreilles.

            Le Chrétien ou l’Hindou ésotérique emprunte une voie intermédiaire. Ayant projeté l’Absolu hors de son esprit, il s’efforce d’unir sa conscience à celle de son Absolu, et bien entendu sa personnalité est détruite durant le processus. L’on peut néanmoins craindre que trop souvent pareil adepte emprunte ce sentier avec au départ l’odieuse intention d’agrandir au suprême degré sa propre personnalité. Mais sa méthode est si proche de l’authentique que cette tendance est vite corrigée, pour ainsi dire automatiquement.

            (L’analogue mathématique de ce processus revient à susciter en vous-même la conscience de votre propre néant, en gardant toujours présente à l’esprit la quatrième dimension.)

            La nature illusoire de cette conception d’un Atman infini est précisément démontrée par la preuve même qu’apporte ce très éminent Védantiste, feu Svami Vivekânanda (aucun rapport avec la firme du même nom (18) située de l’autre côté de la rue), de l’existence de l’infini. "Pensez à un cercle !" demande-t-il. "Vous deviendrez au bout d’un moment conscient d’un cercle infini englobant votre petit cercle d’origine". Le sophisme est évident. Le grand cercle n’est aucunement infini, il est lui-même limité par le petit. Et soustraire le petit cercle, c’est la méthode du Chrétien ésotérique ou du mystique. Mais le processus n’est jamais achevé car aussi insignifiant que devienne le petit cercle, sa relation au grand cercle est toujours finie. Et même si nous admettons un instant que l’Absolu soit réellement accessible, le néant du fini en relation avec ce dernier est-il réellement identique à celui directement atteint par l’Arahat bouddhiste ? Voilà une chose que, conformément à ma position précédente, je me vois contraint de réfuter. La conscience du wala (19) Absolu est réellement étendue à l’infini plutôt que diminuée à l’infini, comme il vous le certifiera. Exact, Hegel affirme : "Pure existence est pur néant !", et il est vrai que la chaleur et le froid infinis, la joie et la tristesse infinies, lumière et ténèbres infinies, ainsi que toutes les autres paires d’opposés (20), s’annulent les uns les autres : je demeure toutefois assez effrayé par cet Absolu ! Peut-être que sa joie et sa tristesse sont représentées par phases, de même que 00 et le fini sont les phases d’une expression identique, et je n’ai qu’une chance sur deux d’être du bon côté de la barrière !

            Le Bouddhiste ne tolère aucun hasard de ce genre ; il est infiniment non étendu en toutes ses catégories, et ce, bien que les catégories elles-mêmes existent : il est de fait 0A+B+C+D+E+...+N et susceptible d’aucune modification concevable, à moins d’imaginer Nirvâna incompréhensiblement divisé par Nirvâna, ce qui (en supposant que les deux Nirvânas possèdent des catégories identiques) aurait pour résultat la production du 00 d’origine. Mais un changement supplémentaire serait dès lors nécessaire avant que tout cela n’engendre une sérieuse confusion. Bref, je crois que nous pouvons bannir de nos esprits toute frayeur relative à pareille éventualité.

            Aussi, après mûre réflexion, je me réfugie avec assurance et à dessein dans le Triple Joyau.

            Namo Tasso Bhagavato Arahato Samma-sambuddhasa ! (21)

            Que cesse désormais tout examen des problèmes classiques de la philosophie comme de la religion, A la lumière de cet exposé, les antithèses entre noumène et phénomène, unité et multiplicité, et celles de même ordre, sont toutes réconciliées, et la seule question qui demeure est celle de trouver le moyen le plus satisfaisant d’atteindre Nirvâna — extinction de tout ce qui existe, connaît, ou ressent ; extinction finale et complète, totale et absolue. Par ces mots seuls pouvons-nous donner un aperçu de Nirvâna : un état qui transcende la pensée ne saurait être décrit dans le langage de la pensée. Mais, du point de vue de la pensée, l’extinction est complète : nous ne possédons pas de données nous permettant de débattre quant à l’inconcevable, et nous devons donc décliner pareille invitation. Telle est la réponse à ceux accusant le Bouddha de précipiter ses Arahats (et lui-même) de Samma-Samâdhi à l’annihilation.

            Veuillez noter en tout premier lieu que ma résolution du Grand Problème autorise la coexistence d’un nombre indéfini de moyens : il n’est même pas nécessaire qu’ils soient compatibles ; Karma, renaissance, Providence, prière, sacrifice, baptême, il y a de la place pour tous. Quant à cette vieille hypothèse qui, j’espère, est enfin discréditée, celle d’une existence infinie, il nous semble évident que les partisans de ces diverses conceptions, tout en les soutenant d’explicite manière, les nient implicitement. De même, notez que la conception Qabalistique d’un Dieu suprême (et d’innombrables hiérarchies) est tout à fait compatible avec cette théorie, pourvu que le Dieu suprême ne soit pas infini.

            Considérons maintenant les armes en notre possession. Les Yogis orientaux les plus évolués, tels les Non-conformistes de chez nous (22), ont pour ainsi dire abandonné le cérémonial, le tenant pour futile. Reste à voir par quoi l’ont remplacé les dissidents! Je considère qu’il s’agit là d’une erreur, sauf dans le cas du Yogi très évolué. Car il existe un véritable cérémonial magique, vital et positif, dont l’objet a néanmoins été, en tout cas ces derniers temps, désespérément mal compris.

            Plus personne ne pense qu’il existe d’autres moyens que la méditation permettant d’appréhender, les causes immédiates de notre existence ; si quelqu’un rétorque qu’il préfère se fier à un Glorieux Sauveur, je lui répondrai simplement qu’il est très précisément la personne dont je suis en train de parler.

            La méditation est donc le moyen — mais uniquement le suprême moyen. Le courrier du cœur du Times est le suprême moyen de rencontrer le gentleman coiffé d’un chapeau melon brun et vêtu d’une redingote, portant cravate verte et mâchouillant un brin de paille, celui-là même qui se trouvait lundi dernier à la soirée du Carlton Club ; sans aucun doute! mais, pour un résultat identique, ce moyen est rarement, si ce n’est jamais, employé par l’éléphant femelle désirant son mâle dans les jungles de Ceylan.

            La méditation n’est pas à la portée de tous ; tout le monde n’a pas l’aptitude ; et de fait très peu (du moins en Occident) en ont l’occasion.

            Dans tous les cas, ce que les Orientaux nomment "unité-de-pénétration" constitue un préliminaire essentiel pour faire ses premiers pas réguliers dans la véritable méditation. Et une volonté de fer est une condition plus prioritaire encore.

            Par méditation je n’entends pas seulement "penser à" quelque chose, aussi profondément que ce soit, je parle de l’absolue restriction de l’esprit à la contemplation d’un unique objet, qu’il soit grossier, subtil, ou entièrement spirituel.

            Or le véritable cérémonial magique est orienté précisément vers ce but, et constitue un splendide terrain d’entraînement pour ceux qui ne sont pas encore des athlètes mentaux accomplis. Par le geste, la parole, et la pensée, en quantité comme en qualité, l’unique objet de la cérémonie est sans cesse indiqué. Toute fumigation, toute purification, tout bannissement, toute invocation, toute évocation, est avant tout rappel de ce seul dessein, jusqu’à ce que survienne l’instant suprême, lorsque chaque fibre du corps, chaque canal énergétique de l’esprit, s’exprime dans une irrésistible ruée de la Volonté dans la direction voulue. Telle est la véritable signification de toutes les apparemment fantasques instructions de Salomon, Abramelin, et autres sages de renom. Lorsqu’un homme a évoqué et maîtrisé des forces telles que Taphtatharath, Bélial, Amaimon, et les grandes puissances des éléments, on peut alors à coup sûr lui permettre de commencer à tenter de cesser de penser. Car, cela va de soi, l’univers, penseur inclus, n’existe qu’en vertu de la pensée du penseur (23).

            La magie constitue encore, d’une autre manière cette fois, un excellent terrain d’entraînement pour l’Arahat (24). De véritables symboles réveillent pour de vrai ces forces macrocosmiques dont ils sont les eidola, et il est de la sorte possible d’accroître considérablement (pour emprunter un terme à l’électricité) le "potentiel" magique.

            Bien entendu, il y a des procédés mauvais et non valables, tendant plus à disperser ou exciter le dispositif mental qu’à le contrôler ; de ceux-là devons-nous nous défausser. Mais il est un véritable cérémonial magique, l’Arcane central des transcendantalismes pratiques de l’Orient comme de l’Occident. Inutile de le signaler, si je le connaissais, je ne le divulguerais point.

            Par conséquent, je soutiens catégoriquement la validité de la tradition Qabalistique dans son côté pratique comme dans ces hautes régions de la pensée dont nous venons d’effectuer la si dure traversée.

            Huit sont les membres du Yoga : morale et vertu, contrôle du corps, de la pensée, et de l’énergie, menant à la concentration, la méditation, et la béatitude.

            Ce n’est qu’une fois cette dernière atteinte, et qu’elle aura été elle-même épurée par l’ablation des objets grossiers, et même des subtils, de sa propre sphère que les causes, subtiles et vulgaires, les causes à venir dont les graines sont sur le point d’être semées, que les causes de l’existence ininterrompue peuvent être saisies et annihilées, de sorte que l’Arahat est assuré d’être aboli dans l’absolu anéantissement du Nirvâna. Il demeure cependant en cette vallée de larmes car il y doit rester jusqu’à ce que les anciennes causes, celles qui ont déjà germées, soient totalement acquittées (car même le Bouddha en personne ne pouvait inverser la rotation de la Roue de la Loi), son anticipation certaine de l’approche du Nirvâna étant suffisamment intense pour constamment l’immerger dans l’insondable océan de l’appréhension de l’imminente béatitude.

 

AUM MANI PADME HOUM

 


 

NOTES

 

(1) Lulle, Descartes, Spinoza, Schelling. Consulter leurs œuvres.

(2) La conception de Satan comme force maléfique positive ; le triangle inférieur de l'Hexagramme.

(3) Encyclopedia Britannica, Art. Métaphysique.

(4) "The Principles of Metaphysics," Macmillan.

(5) Ou pour dire comme le catéchumène : "La foi est la capacité de croire en ce que nous savons être faux." Je cite Deussen avec d'autant plus de plaisir que c'est la seule phrase de tous ses écrits avec laquelle je sois en accord. - A.C.

(6) Le raisonnement ne nous emmènera peut-être pas très loin. Mais une étude continue et attentive de ces étranges et minimes nuances peut nous fournir l'intuition, ou l'aperception directe de ce que nous voulons, d'une façon ou d'une autre. - A.C.

(7) Une expression qu'ils évitent soigneusement d'employer. - A.C.

(8) Je conserve cette sournoise plaisanterie de la première édition.

(9) Je ne puis traiter ici de la propriété de représenter les catégories comme des dimensions. Cela sautera aux yeux de tout étudiant du calcul intégral, ou de toute personne appréciant la signification géométrique de x4. - A.C.

(10) Citation de Swinburne (Atalanta in Calydon, 1865). Consulter les "Poèmes choisis" d’Algernon Charles Swinburne, traduits par Pascal Aquien aux éditions José Corti, 1990 (N.D.T.).

(11) Confrontez et comparez cette doctrine à celle de Herbert Spencer ("First Principles," Pt. I.), et consultez mon "Science and Buddhism" pour un exposé intégral de la différence impliquée. - A.C.

(12) Si par "infiniment grand" nous voulons seulement dire "indéfiniment grand," comme nous l'affirmerait peut-être tel ou tel mathématicien, nous débutons bien entendu au point même où je tiens à arriver, à savoir : Ecrasez l'Infini. - A.C.

(13) Je pourrais observer que la distinction entre cette théorie et celle, ordinaire, de l’Immanence de l'Univers, est insignifiante - et peut-être même uniquement verbale. Son avantage, cependant, tient au fait qu'en hypostasiant le néant, nous évitons la nécessité d'aucune explication. Comment rien en vint-il à être ? est une question n'appelant aucune réponse.

(14) Consulter les "Questions de Milinda," vol. II.

(15) Consulter aussi Huxley : "Evolution and Ethics."

(16) La causalité est elle-même une idée secondaire, et si l'on applique ses limites au vouloir, elle devient inconcevable. H. Spencer, op. cit. Cette seule considération devrait grandement fortifier la position agnostique, et a fortiori la position bouddhiste.

(17) Consulter H. Spencer, "First Principles," "The Knowable," pour un juste résumé des faits à l'origine de cette généralisation; laquelle il est en vérité à deux doigts de formuler en termes propres. L'on pourra noter que cette loi est presque si ce n'est totalement axiomatique, son contraire étant énormément difficile si ce n'est impossible à formuler mentalement.

(18) Le Swami Vive Ananda, Madame Horos, dont l'histoire est relatée dans les procès-verbaux criminels.

(19) Wala, quelqu'un dont les affaires sont liées à quelque chose, quoi que ce soit. E.g. Jangli-wala, quelqu'un vivant dans la jungle, ou dont le métier est en rapport avec elle, i.e. un sauvage, ou un garde forestier.

(20) Les Hindous perçoivent cela aussi bien que les autres et appelent Atman Sat-chit-ananda, ceux-ci se trouvant par-delà les paires d'opposés, assez proches de l'idée hégélienne de la réconciliation (plutôt que de l'identité) des opposés au sein d'une idée maîtresse. Nous avons congédié l'infini comme une fable relevant de mathématiques morbides : mais dans tous les cas la même réfutation s'applique à lui autant qu'à Dieu. - A.C.

(21) Salut à Toi, le Béni, le Parfait, l'Illuminé !

(22) Le terme "non-conformiste" s'applique en Angleterre à celui qui s'est séparé de l'Eglise anglicane. Il ne s'agit pas ici de "non-conformisme" dans l'acception triviale du terme (N.D.T.).

(23) Consulter Berkeley et ses commentateurs pour la forme occidentale de ce lieu commun oriental. Toutefois, Huxley, assez curieusement, énonce ce fait quasiment dans les mêmes termes. - A.C.

(24) Une transfiguration mystique possible du système du Védânta m'est apparue sous forme de Syllogisme :

Dieu = Etre (Patanjali)

Etre = Néant (Hegel)

Dieu = Néant (Bouddhisme).

Ou, dans le langage de la religion :

Tout un chacun peut admettre que le monothéisme, anobli par 1'introduction du symbole , équivaut au panthéisme. Le panthéisme et l'athéisme sont réellement identiques, comme leurs adversaires respectifs sont les premiers à l'admettre. Si c'est ce qui est effectivement enseigné, je dois présenter mes excuses, car la réconciliation est bien entendu totale. - A.C.

 


Traduction & introduction par Philippe Pissier.

© Les Gouttelettes de Rosée (42 rue La Dysse, F-34150 MONTPEYROUX)

& Philippe Pissier (5 rue Clémenceau, F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER), 1998.

ISBN 2-911 651-07-3


 

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