ALEISTER CROWLEY :

 

 

MAGICK EN THEORIE ET EN PRATIQUE (LIBER ABA ou LIVRE 4)

 


 

CHAPITRE IX

 

 


 

 

DU SILENCE ET DU SECRET : ET DES NOMS BARBARES D'EVOCATION

 

 

 

L'expérience nous prouve ( confirmant l'énoncé de Zoroastre ) que les conjurations les plus puissantes sont celles couchées dans un langage ancien et probablement oublié, ou même celles formulées dans un jargon corrompu et n'ayant peut-être jamais eu de sens. Il en existe plusieurs types principaux. L'"invocation préliminaire" de la "Goetia" consiste essentiellement en altérations de noms Grecs et Egyptiens. Par exemple, nous trouvons "Osorronnophris" pour "Asar-Un-Nefer" (1). Les conjurations données par le Dr. Dee ( voir The Equinox I, VIII ) sont dans un langage dit Angélique ou Enochien. Son origine a jusqu'ici échappé aux recherches, mais c'est un langage et non un charabia, car il possède une structure bien à lui et l'on y trouve des traces de grammaire et de syntaxe.

Quoiqu'il en soit, il marche. Même le débutant trouve que "des choses se produisent" lorsqu'il l'emploie : et c'est un avantage - ou un inconvénient! - qui n'est présenté par aucun autre type de langage. Les autres réclament de l'habileté. Celui-ci exige la Prudence!

Les Invocations Egyptiennes sont plus pures, mais leur sens n'a pas été suffisamment étudié par des personnes magiquement compétentes. Nous possédons un bon nombre d'Invocations en Grec excellentes à tous points de vue ; peu en Latin, et de qualité inférieure. L'on notera qu'en tout cas les conjurations sont très sonores, et il est une certaine voix magique pour les réciter. Cette voix spéciale était un don naturel du Maître Therion; mais elle peut aisément être enseignée - aux personnes adéquates.

Diverses considérations Le poussèrent à tenter des conjurations en langue anglaise. Il existait déjà un précédent, le charme des sorcières dans Macbeth ; bien qu'il ne fut peut être pas rédigé avec sérieux, son effet est indubitable (2).

Il a trouvé des tétramètres ïambiques enrichis de nombreux vers très utiles, sur le plan de la forme comme sur celui du fond. "The Wizard Way" ( The Equinox I, I ) fournit un bon exemple de ce genre de choses. De même l'Evocation de Bartzabel dans The Equinox I, IX. Il y a de nombreuses invocations dans ses oeuvres, de divers types métriques, de diverses natures, et pour divers usages ( Voir Appendice I ).

D'autres procédés incantatoires aussi efficaces ont été consignés. Par exemple, Frater I.A. (3), lorsqu'il n'était encore qu'un enfant, apprit qu'on pouvait invoquer le diable en répétant le "Notre Père" à l'envers. Il alla dans un jardin et s'exécuta. Le Diable apparut et lui causa aussitôt la plus grande frayeur de toute sa vie.

Nous ne sommes donc pas vraiment certains de savoir à quoi tient l'efficacité des conjurations. La surexcitation mentale particulière requise peut même être suscitée par la perception de l'absurdité du procédé, et sa persistance dans celui-ci, comme lorsque FRATER PERDURABO ( à la fin de Ses ressources magiques ) récita "From Greenland's Icy Mountains" et obtint Son résultat (4).

L'on peut concéder en tous cas que LES LONGS CHAPELETS DE MOTS FORMIDABLES QUI RUGISSENT ET GEMISSENT DANS TANT DE CONJURATIONS ONT POUR VERITABLE EFFET D'EXALTER LA CONSCIENCE DU MAGICIEN AU DEGRE ADEQUAT - qu'ils puissent provoquer ceci n'est pas plus extraordinaire que la capacité de la musique à faire de même.

Les Magiciens ne se sont pas limités à l'usage de la voix humaine. La Flûte de Pan et ses sept orifices correspondant aux sept planètes, le "taureau mugissant", le tam-tam, et même le violon ont tous été utilisés, ainsi que de nombreux autres instruments, dont le plus important est la cloche (5) bien qu'elle soit moins employée lors des conjurations proprement dites qu'afin de marquer les étapes de la cérémonie. De tous ces instruments, le tam-tam sera généralement le plus utile.

Toutefois, au sujet des noms barbares d'évocation, nous ne devons pas omettre la prononciation de certains mots suprêmes qui résument ( a ) l'entière formule du Dieu invoqué, ou ( b ) la totalité de la cérémonie.

Des exemples de la première catégorie sont fournis par Tétragrammaton, I.A.O., et Abrahadabra.

Un exemple de la seconde est donné par le long vocable StiBeTTChePhMeFSHiSS, qui est une ligne tracée d'une certaine manière (6) sur l'Arbre de Vie ( attributions Coptes ).

POUR TOUS LES MOTS DE CE GENRE, IL EST DE LA PLUS GRANDE IMPORTANCE QU'ILS NE SOIENT PRONONCES AVANT L'INSTANT SUPREME, ET MEME ALORS ILS DEVRONT JAILLIR DU MAGICIEN PRESQUE MALGRE LUI - SI GRANDE SERA SA REPUGNANCE (7) A LES PROFERER. DE FAIT, ILS DEVRONT ETRE PRONONCES PAR LE DIEU EN LUI AU PREMIER ASSAUT DE LA POSSESSION DIVINE. Ainsi proférés, ils ne pourront manquer d'effet - car ils seront devenus l'effet.

Tout sage magicien aura construit ( selon les principes de la Sainte Qabal ) un grand nombre de tels mots, et il devrait les avoir quintessenciés en un seul Mot, lequel une fois composé ne sera jamais prononcé consciemment, même en pensée, peut-être jusqu'à ce qu'il rende l'âme avec lui. DE FAIT, UN TEL MOT DEVRAIT ETRE PUISSANT AU POINT QUE PERSONNE NE PUISSE L'ENTENDRE ET VIVRE.

Le Tétragrammaton perdu était d'ailleurs un mot de ce genre (8). Il est dit qu'à la prononciation de ce mot l'Univers est dissous. QUE LE MAGICIEN RECHERCHE SERIEUSEMENT CE MOT PERDU, CAR SA PRONONCIATION EST SYNONYME DE LA REALISATION DU GRAND OEUVRE (9).

Dans cette question de l'efficacité des mots, il y a en outre deux formules de natures exactement opposées. Un mot peut devenir puissant et terrible par la vertu de la répétition constante. C'est de cette manière que bien des religions gagnent de la force. AU DÉBUT, L'AFFIRMATION "UNTEL EST DIEU" NE SUSCITE AUCUN INTERET. CONTINUEZ, ET VOUS RENCONTREREZ MEPRIS ET SCEPTICISME, PEUT-ETRE LA PERSECUTION. CONTINUEZ, ET LA CONTROVERSE SE SERA SI BIEN ETEINTE QUE PERSONNE NE SE METTRA EN PEINE DE CONTREDIRE VOTRE ASSERTION.

Aucune superstition n'est plus dangereuse et plus vivace qu'une superstition reconnue pour fausse. Les journaux de notre époque ( presque exclusivement rédigés et dirigés par des individus dénués de la moindre parcelle de religion ou de moralité ) n'osent pas laisser entendre que plus personne ne croit dans le culte censé prédominer ; ils déplorent l'Athéisme - rien moins qu'universel dans la pratique et implicite dans la théorie de quasiment toutes les personnes intelligentes - comme s'il s'agissait de l'excentricité de quelques êtres négligeables et répréhensibles. C'est la même chose qu'avec la publicité ; la frime a autant de chances que l'authentique. La ténacité est la seule qualité requise pour le succès.

La formule inverse est celle du secret. Une idée se perpétue du fait qu'elle ne doive jamais être mentionnée. Un Franc-Maçon n'oublie jamais les mots secrets qui lui ont été confiés, bien que ces mots n'aient dans la majorité des cas aucun sens pour lui ; la raison en étant qu'on lui a interdit de les répéter, quoiqu'ils aient été publiés maintes et maintes fois, et soient aussi accessibles au profane qu'à l'initié.

Dans un travail de Magick pratique telle la prédication d'une nouvelle Loi, ces méthodes peuvent être avantageusement combinées ; d'un côté infinie franchise et promptitude à communiquer tous les secrets ; de l'autre la connaissance sublime et terrible du fait que tous les véritables secrets soient incommunicables (10).

Selon la tradition, un certain avantage réside dans les conjurations employant plus d'un langage. Selon toute vraisemblance, la raison en est que tout changement éperonne l'attention fléchissante. Un homme engagé dans un intense travail mental s'arrêtera fréquemment et arpentera la pièce de long en large - pour cette raison, peut-on supposer - mais que ceci soit nécessaire est un signe de faiblesse. Pour le débutant en Magick, il est toutefois admissible (11) d'employer n'importe quel expédient en vue d'assurer le résultat.

Les conjurations devront être récitées, non pas lues (12) ; et l'entière cérémonie devra être si parfaitement réalisée qu'on sera difficilement conscient de quelque effort de mémoire. LA CEREMONIE DEVRA ETRE CONSTRUITE SELON UNE FATALITE LOGIQUE TELLE QU'AUCUNE ERREUR NE SOIT POSSIBLE (13). L'ego conscient du Magicien doit être détruit afin d'être absorbé dans celui du Dieu qu'il invoque, et le processus ne devra pas perturber l'automate qui réalise la cérémonie.

Mais cet ego dont nous parlons ici est l'ego véritable et fondamental. L'automate doit posséder volonté, énergie, intelligence, raison et ressources. Cet automate doit être l'homme parfait, et ce, bien plus que ne pourrait l'être tout autre homme. C'est uniquement ce moi divin en l'homme, un moi bien au-dessus de la possession de la volonté ou d'autres qualités quelles qu'elles soient de même que les cieux sont au-dessus de la terre, qui doit se résorber dans cette radiance illimitable dont il n'est qu'une étincelle. C'est ce qui est dit des Oeuvres partielles ou mineures de la Magick. Ceci est un traité élémentaire ; l'on n'y peut aborder des Travaux de nature plus élevée, tels ceux de "l'Ermite d'Aesopus Island" (14).

La grande difficulté du Magicien solitaire consiste à se perfectionner de sorte à pouvoir convenablement remplir ces diverses obligations du Rituel. Tout d'abord, il s'apercevra que l'exaltation détruit la mémoire et paralyse les muscles. C'est là une essentielle difficulté du processus magique, et elle ne peut être surmontée que par la pratique et l'expérience (15).

Afin de soutenir la concentration et d'augmenter la provision d'Energie, il est de coutume chez les Magiciens d'employer des assistants ou des collègues. Il est douteux que les avantages évidents de cette pratique rachètent les difficultés à trouver des personnes compétentes (16) ainsi que le risque d'un conflit de volontés ou d'un malentendu dans le cercle lui-même. Une fois, FRATER PERDURABO fut désobéi par un assistant ; et ce n'aurait été Sa promptitude à user de la contrainte physique de l'épée, il est probable que le cercle eût été rompu. L'affaire ne se conclut heureusement par rien de plus grave que la destruction du fautif.

Il est toutefois hors de doute qu'un tel rassemblement de personnes réellement en harmonie puisse produire bien plus d'effets qu'un seul magicien oeuvrant par lui-même. La psychologie des "réunions pour le renouveau de la foi" sera familière à presque tous, et bien que de telles réunions (17) soient les plus répugnants et les plus dégradés des rituels de magie noire, les lois de la Magick n'y sont pas suspendues pour autant. LES LOIS DE LA MAGICK SONT LES LOIS DE LA NATURE.

Prenons un exemple remarquable et renommé dans le monde entier, suffisamment récent pour figurer dans la mémoire de nos contemporains. Lors d'une réunion dans un camp de noirs, aux Etats "Unis" d'Amérique, les fidèles furent amenés à un tel degré d'excitation que l'assemblée toute entière développa une frénétique forme d'hystérie. Les cris relativement intelligibles de "Gloire à Dieu" et "Alléluia" ne rendèrent bientôt plus compte de la situation. Quelqu'un hurla "Ta-ra-ra-boom-de-ay!", et ce fut repris par toute l'assistance, braillé sans arrêt jusqu'à ce que survienne l'abattement. L'affaire fut citée dans les journaux, et un disciple spécialement brillant de John Stuart Mill, logicien et économiste, estima que ces mots, ayant rendus fous un ramassis de crétins, devraient pouvoir produire le même effet sur tous les autres crétins du monde. En conséquence, il écrivit une chanson et obtint le résultat désiré. C'est l'exemple le plus notoire à notre époque du pouvoir exercé par un nom barbare d'évocation.

Quelques mots peuvent s'avérer nécessaires en vue de réconcilier la conception commune de la Causalité et celle de la Magick. Comment pouvons-nous être sûrs qu'une personne agitant un bâton en hurlant puisse de ce fait provoquer des orages ? Mais d'aucune manière qui ne soit familière à la Science ; nous savons qu'à chaque fois que nous craquons une allumette près de poudre à canon sèche, nous constatons qu'un phénomène inintelligiblement arbitraire, celui du bruit, est observé ; et ainsi de suite.

Il n'est pas nécessaire de nous étendre sur ce point ; mais il semble valoir la peine de répondre à l'une des objections aux possibilités de la Magick, en en choisissant une qui soit à première vue d'un caractère manifestement "fatal". Il est opportun de citer textuellement le Journal (18) d'un distingué Magicien et philosophe (19).

" J'ai remarqué que l'effet d'un Travail Magique s'est ensuivi de si près qu'il avait dû commencer avant le moment du Travail lui-même. E.g. j'ai travaillé de nuit pour que X m'écrive de Paris. Je reçois la lettre le lendemain matin, ce qui implique qu'elle ait été rédigée avant mon Travail. Ceci implique-t-il que le Travail n'ait aucune responsabilité dans la chose ?

" Si je frappe une boule de billard, et qu'elle se déplace, ce sont à la fois ma volonté et son mouvement qui sont dûs à des causes bien antérieures à l'acte lui-même. Je puis considérer à la fois mon Travail et son contrecoup comme des effets jumeaux de l'Univers éternel. Le bras et la boule mis en mouvement font partie d'une situation du Cosmos qui résulte nécessairement de sa condition immédiatement antérieure et transitoire, et ainsi de suite, en un éternel retour.

" Ainsi, mon Travail Magique n'est qu'une des causes-effets inévitablement concomitantes aux causes-effets mettant la boule en mouvement. Je puis donc considérer l'acte de la frapper comme une cause-effet de ma Volonté première de la mouvoir, quoique nécessairement antérieure à son mouvement. Mais le cas d'une Opération magique n'est pas tout à fait analogue. Car ma nature est telle que je suis contraint de faire de la Magick afin que ma volonté l'emporte ; de sorte que ce qui m'a poussé à effectuer le Travail est aussi la cause du mouvement de la boule, et il n'y a aucune raison pour que l'un précède l'autre. ( Cf. Lewis Carroll, lorsque la Reine Rouge hurle avant de s'être piqué le doigt ).

" Illustrons la théorie par un exemple concret.

" J'écris d'Italie à un homme en France et à un autre en Australie, le même jour, leur demandant de me rejoindre. Tous deux arrivent dix jours plus tard ; le premier suite à la réception de ma lettre, le second de "sa propre initiative", à ce qu'il semble. Mais j'avais fait appel à lui parce que j'avais besoin de lui, et j'en avais besoin parce qu'il était mon représentant ; et son intelligence le décida à me rejoindre parce qu'elle jugea à raison que la situation ( pour autant qu'il la pouvait connaître ) était de nature à me faire souhaiter sa présence.

" Donc, la même cause qui me fit lui écrire le fit venir à moi ; et bien qu'il soit impropre d'affirmer que la rédaction de la lettre fut la cause directe de son arrivée, il est évident que si je ne l'avais pas écrite j'aurais été différent de ce que je me trouve effectivement être, et par conséquent mes relations avec lui auraient été autres que ce qu'elles sont. En ce sens, donc, la lettre et le voyage sont reliés de manière causale.

" L'on ne peut aller plus loin et dire que dans ce cas je devais écrire la lettre même s'il arrivait avant que je ne le fis ; car le fait que je ne défonce pas une porte ouverte fait partie de l'ensemble des données.

" La conclusion est que l'on doit réaliser sa Volonté "sans convoitise du résultat". Si l'on oeuvre en accord avec les lois de sa propre nature, l'on agit "justement" ; et aucun Travail de cette nature ne peut être critiqué comme "inutile", même dans des cas du genre de celui discuté ici. Aussi longtemps que sa propre Volonté l'emporte, il n'y a aucune raison de se plaindre.

" Abandonner sa Magick serait montrer un manque de confiance en ses pouvoirs, et douter de cette très profonde foi en Nous-Mêmes et en la Nature (20). Evidemment, chacun modifie ses méthodes selon ce que lui indique son expérience ; mais il n'est pas nécessaire de les changer sur un terrain tel que celui précité.

" Et encore, l'argument ici avancé réclame l'explication du modus operandi de la Magick. Une opération réussie n'implique aucune théorie, pas même celle de la causalité. L'ensemble des phénomènes peut être conçu comme unité.

" Par exemple, si je vois une étoile ( telle qu'elle fut il y a des années ), je ne suis pas forcé de supposer des relations de cause à effet entre elle, la terre et moi-même. La relation existe ; je ne puis rien affirmer au-delà. Je ne puis postuler un dessein, ou même déterminer la manière dont survient l'événement. Pareillement, lorsque je fais de la Magick, il est vain de chercher à savoir pourquoi je fais ainsi ou pourquoi le résultat souhaité s'ensuit ou ne s'ensuit pas. Pas plus que je ne puis savoir comment sont reliées les conditions précédentes et ultérieures. Je puis tout au plus décrire le sentiment intérieur que j'interprète comme une description des faits et émettre des généralisations empiriques quant aux aspects superficiels de la situation.

" Ainsi, j'ai mes propres impressions personnelles de l'acte consistant à téléphoner ; mais je ne puis avoir connaissance de ce que la conscience, l'électricité, le mécanisme, le son, etc., sont véritablement en eux-mêmes. Et bien que je puisse faire appel à l'expérience pour stipuler des "lois" relatives aux conditions accompagnant l'acte, je ne puis jamais être certain qu'elles ont toujours été, ou se répéteront à jamais, identiques. ( De fait, c'est l'évidence qu'un événement ne puisse jamais se produire deux fois dans précisément les mêmes circonstances (21) ).

" De plus, mes "lois" doivent toujours considérer comme admis la quasi-totalité des éléments de connaissance les plus importants. Je ne puis dire - finalement - comment un courant électrique est produit. Je ne puis être sûr que quelque force totalement insoupçonnée n'est pas à l'oeuvre d'une façon entièrement arbitraire. Par exemple, il était autrefois supposé que l'Hydrogène et le Chlore se combineraient si une étincelle électrique passait par le mélange ; nous "savons" maintenant que la présence d'une infime quantité de vapeur aqueuse ( ou quelque troisième agent ) est indispensable à la réaction. Nous formulions, avant Ross, les "lois" de la fièvre paludéenne sans tenir compte des moustiques ; nous pourrions un jour découvrir que le germe n'est actif que lorsque certains événements surviennent dans quelque nébuleuse (22), ou lorsqu'une substance d'apparence aussi inerte que l'Argon est présente dans l'air, et ce dans certaines proportions.

" Nous pouvons donc reconnaître avec allégresse que la Magick est aussi mystérieuse que les mathématiques, aussi empirique que la poésie, aussi incertaine que le golf et non moins subordonnée à l'équation personnelle que l'Amour.

" Il n'y a aucune raison pour laquelle nous devrions éviter de l'étudier, de la pratiquer et d'en retirer du plaisir ; car c'est une Science exactement dans le même sens que la biologie ; ce n'est pas moins un Art que la Sculpture ; et c'est autant un Sport que l'Alpinisme.

" En vérité, ce ne semble pas être une présomption exagérée que de soutenir qu'aucune Science ne possède d'égales possibilités de Connaissance profonde et importante (23) ; qu'aucun Art ne fournit de telles opportunités à l'ambition qu'a l'Ame d'exprimer sa Vérité dans l'Extase via la Beauté ; et qu'aucun Sport ne peut rivaliser avec son attrait pour le danger et la joie, stimulant, entraînant et éprouvant ses adeptes au suprême degré, ou les récompensant par le bien-être, la fierté et les ardents plaisirs du triomphe personnel.

" La Magick prend toutes les pensées et tous les actes comme parties intégrantes de son dispositif ; elle a l'Univers pour Bibliothèque et Laboratoire ; la Nature toute entière est son Objet ; et son Jeu, affranchi des mortes saisons et des restrictions protectrices, foisonne dans une infinie diversité, étant tout ce qui existe (24). "

 


 

 

NOTES

 

(1) NDAC : Voir appendice 4, Liber Samekh ; il s'agit d'une édition de cette Invocation, avec Rubrique minutieuse, traduction, scholia, et directives.

(2) NDAC : Un véritable poète ne peut s'empêcher de révéler ce qu'il est ainsi que la vérité des choses dans son art, qu'il soit conscient ou non de ce qu'il écrit.

(3) NDT : "Iehi Aour", devise d'Allan Bennett dans l'Aube Dorée.

(4) NDAC : Voir "Eleusis", A. Crowley, Oeuvres Choisies, Vol. III, Epilogue.

(5) NDAC : Voir Partie II. Il faut dire que dans l'expérience du Maître Therion, aucune cloche exceptée Sa propre cloche Tibétaine d'Electrum Magicum ne l'a jamais satisfait. Bien des cloches rendent un son discordant qui répugne à l'oreille.

(6) NDAC : Elle représente la descente d'une certaine Influence. Voir l'Evocation de Taphtatharath in The Equinox I, III. Les attributions sont données dans le 777. Ce Mot exprime le courant Kether-Beth-Binah-Cheth-Geburah-Mem-Hod-Shin-Malkuth, la descente de 1 à 10 via le Pilier de Rigueur.

(7) NDAC : Cette répugnance est Freudienne, due au pouvoir qu'ont ces mots de réveiller la libido subconsciente réprimée.

(8) NDAC : Le Maître Therion a reçu ce Mot ; Il le communique aux postulants appropriés, en lieu, place, et circonstances appropriées.

(9) NDAC : Chaque homme a un Grand Oeuvre différent, de même que deux points de la circonférence d'un cercle ne sont jamais reliés au centre par le même rayon. Chaque Mot sera pareillement unique.

(10) NDAC : Si ce n'était pas le cas, l'individualité ne serait pas inviolable. Aucun homme ne peut communiquer à son prochain ne serait-ce que la plus simple des pensées dans son sens exact et intégral. Car cette pensée est semée dans une terre différente et ne saurait produire un résultat identique. Je ne puis faire une tache rouge sur deux tableaux sans modifier chacun de diverses manières. Cela aurait peu d'effet sur un coucher de soleil de Turner, mais bien plus sur un effet de nuit dû à Whistler. L'identité des deux taches en tant que taches serait ainsi fallacieuse.

(11) NDAC : Ce qui ne veut pas dire recommandable. Combien honteuse la faiblesse humaine! Mais il est encourageant - inutile de le nier - d'être terrassé par un Démon sur l'existence duquel nous émettions des doutes.

(12) NDAC : Même ceci est pour les frères les moins doués. Le Magus réellement grand parle et agit à l'improviste et sans préparation.

(13) NDAC : La poésie de première qualité est facilement mémorisée car les idées et les valeurs musicales sont conformes à la structure mentale et sensorielle de l'homme.

(14) NDT : "Aesopus Island" ( New Hampshire, USA ) où Crowley, en 1918, se remémora certaines de ses incarnations passées.

(15) NDAC : Consulter Le Livre des Mensonges ; il s'y trouve plusieurs chapitres consacrés à ce sujet. Mais la Juste Exaltation doit automatiquement produire les réactions mentales et physiques adéquates. Dès que le progrès sera assuré, il y aura un réflexe automatique de "justesse", exactement comme dans les affaires ordinaires où l'esprit et le corps répondent avec une franche et inconsciente exactitude à la Volonté.

(16) NDAC : Le développement organique de la Magick dans le monde, dû à la Volonté créatrice du Maître Therion, rend chaque année plus aisée la découverte de collaborateurs scientifiquement entraînés.

(17) NDAC : Consulter, pour le récit d'un cérémonial correctement mis en oeuvre par une assemblée, The Equinox I, IX, "L'Enthousiasme Galvanisé" et The Equinox III, I, "Liber XV, Ecclesiæ Gnosticæ Catholicæ Canon Missaæ". Les "réunions pour le renouveau de la foi" ici mentionnées étaient des exploitations délibérées de l'hystérie religieuse.

(18) NDAC : Dans un passage ultérieur, nous lisons que le rédacteur du journal a trouvé une chaîne d'arguments similaire dans Space, Time and Gravitation, page 51. Il fut fort encouragé de voir sa thèse confirmée dans un système de pensée si indépendant.

(19) NDT : Il s'agit du "Journal Magique de la Bête 666" ( alias A. Crowley ). Ce qui suit fut probablement rédigé lors de son séjour à l'Abbaye de Céfalu ( Sicile ).

(20) NDAC : I.e. du fait qu'on ne puisse comprendre comment la Magick peut produire les effets souhaités. Car si quelqu'un possède un penchant pour la Magick, c'est le signe d'une inclination de sa Nature. Personne ne comprend parfaitement de quelle manière l'esprit commande aux muscles ; mais nous savons que le manque d'assurance sur ce point signifie la paralysie. "Si le Soleil et la Lune doutaient, Immédiatement ils s'éteindraient" comme dit Blake. Et aussi, comme je dis : "Qui possède le Comment n'a que faire du Pourquoi".

(21) NDAC : Si c'était le cas, comment pourrions-nous parler de répétition ?

(22) NDAC : L'histoire de la Terre est comprise dans la durée d'une telle relation ; de sorte que nous ne pouvons être sûrs d'être à même de nier que : "La fièvre paludéenne est fonction de l'actuelle précession des Equinoxes".

(23) NDAC : La Magick est moins sujette à l'erreur que toute autre Science car ses termes sont par définition interchangeables, de sorte qu'elle est basée sur la relativité dès le départ. Nous ne courons aucun risque d'affirmer des propositions absolues. En outre, nous réalisons nos mesures dans les termes de l'objet mesuré, évitant ainsi l'absurdité consistant à définir des idées métaphysiques selon des normes variables ( Cf. Prologue de Space, Time and Gravitation d'Eddington ), être forcés d'attribuer les qualités de la conscience humaine à des choses inanimées ( Poincaré, La mesure du temps [La valeur de la science, chap. 2] ), et affirmer que nous ne savons rien de l'univers en lui-même, ce bien que la nature de nos sens et de nos esprits détermine nécessairement nos observations de sorte que la limite de notre connaissance est subjective, tel un thermomètre ne pouvant enregistrer que sa propre réaction à un type précis d'Energie.

La Magick reconnaît franchement (1) que la vérité est relative, subjective, et apparente ; (2) que la Vérité implique l'Omniscience, inaccessible à l'esprit, étant transfinie ; exactement comme quelqu'un qui tenterait de créer en Angleterre une carte parfaite de celle-ci devrait concevoir une carte de la carte, et ainsi de suite, ad infinitum ; (3) que la contradiction logique est inhérente à la raison ( Russell, Introduction to Mathematical Philosophy, p.136 ; Crowley, dans "Eleusis" et ailleurs ); (4) qu'un Continuum réclame un Continuum pour lui être commensurable ; (5) que l'Empirisme est inévitable, et que par conséquent l'adaptation est le seul moyen d'action possible ; et (6) que l'erreur peut être évitée en n'opposant aucune résistance au changement, et en consignant les phénomènes observés dans leur propre langage.

(24) NDAC : L'élasticité de la Magick la rend égale devant n'importe quel type d'environnement, et donc biologiquement parfaite. "Fais ce que tu voudras" implique l'auto-adaptation, de sorte que l'échec ne peut survenir. La vraie Volonté de quelqu'un est nécessairement en accord avec tout l'Univers, dans la plus grande exactitude, car chaque terme de l'équation a + b + c = O doit être égal et opposé à la somme de tous les autres termes. Aucun individu ne peut jamais être autre que ce qu'il est, ou faire autre chose que sa Volonté qui constitue son inévitable relation à son environnement, envisagée dynamiquement. Toute erreur n'est rien de plus qu'une illusion dont il ne tient qu'à lui de dissiper le mirage, et c'est une règle générale que le moyen d'y parvenir soit de prendre conscience de l'ordre de l'Univers, de l'accepter et de s'abstenir d'entreprendre l'impossible tâche consistant à vaincre l'inertie des forces qui résistent et sont donc identiques à soi-même. Erreur de la pensée est par conséquent échec à comprendre, et à mettre en action, sa propre vraie Volonté.

 


 

 

"Of Silence and Secrecy: and of the Barbarous Names of Evocation", chapitre IX de "Magick in Theory and Practice" : première publication par Lecram Press (Paris, 1929-30).

© Philippe Pissier pour la traduction française (5 rue Clémenceau / F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) & © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / New York, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais.

Cette traduction a été publiée in Occulture n°3 (Hiver 1998-1999).

 


 

 

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