ALEISTER CROWLEY :
L'ELIXIR DE VIE [LIBER 343]
Bien que je fus admis au trente-troisième et dernier degré de la Franc-Maçonnerie depuis une date aussi lointaine que 1900, ce n'est pas avant l'été de 1912 que mes soupçons furent confirmés. Je parle de ma conviction selon laquelle, derrière les frivolités et convivialités de notre grande institution, résidait en vérité un secret ineffable et miraculeux, ayant la puissance de contrôler les forces de la nature, et de rendre non seulement les hommes frères, mais de les rendre divins. 0r, à l'époque dont je parle, un homme vint à moi, l'un de ces mystérieux maîtres de la Franc-Maçonnerie ésotérique qui sont comme ses Yeux et ses Cerveaux, et qui existent parmi elle - inconnus, souvent, même de ses chefs avérés. Cet homme avait suivi ma carrière occulte durant plusieurs années, et me jugea alors digne de participer aux Grands Mystères.
De ces derniers, il m'informa ; et ma vie, depuis lors, fut principalement vouée à leur étude et pratique.
Je dis pratique, car ce n'est pas d'un pur savoir intellectuel qu'il s'agit ; au contraire, il me serait facile de communiquer la connaissance du secret principal en quelques mots, si je n'étais pas lié à la fois par mon serment et mon bon sens naturel. C'est l'application pratique de ce secret qui réclame travail, intelligence, et - quelque chose de plus. Dans mon cas, les deux années et demi de recherches sur le sujet n'ont pas suffi à m'en rendre maître, mais m'ont seulement permis de parier à 3 contre 1 le succès dans n'importe quelle opération.
Dans le Manifeste de cet Ordre très secret dont mon maître est le dirigeant, il est écrit :
"En son sein ( celui de l'ordre ) reposent les Grands Mystères ; son cerveau a résolu tous les problèmes de la philosophie et de la vie. Il possède le secret de la Pierre des Sages, de l'Elixir d'Immortalité, et de la Médecine Universelle.
"Du reste, il possède un secret capable de réaliser ce rêve, vieux comme le monde, de la Fraternité entre les Hommes."
En ce moment même, ses adeptes oeuvrent à la dernière tâche ci-dessus mentionnée ; ils se proposent de travailler à la reconstruction du Vieux Monde, et de faire en sorte qu'une catastrophe similaire à la guerre actuelle devienne impossible. Dans le même temps, ils saluent la guerre comme leur en ayant donné l'opportunité.
Mais pour l'instant, mon intention est plus de parler de l'Elixir de Vie.
Dans la Nature, il n'est rien d'à priori impossible à moins d'une contradiction dans les termes. Il n'est rien d'invraisemblable, donc, dans l'idée de prolonger la vie, et la jeunesse. Déjà, la seule hygiène a fait beaucoup en l'espace d'une génération et les compagnies d'assurances ont fait fortune en conséquence. Aussi, examinons de plus près la nature du problème. Considérons le corps humain, et son délabrement. Chaque cellule de ce corps est théoriquement immortelle, au sens biologique. Elle peut se reproduire elle-même sans déperdition. Les Lois de la Conservation de la Matière et de l'Energie elles-mêmes montrent qu'il ne peut qu'en être ainsi. Tout changement dans l'univers est compensé par un autre changement.
Huxley démontra que les organismes les plus simples sont de fait immortels. Ils croissent, se reproduisent par division, croissent de nouveau, se divisent, se divisent encore, et ainsi de suite au-travers des âges à moins que quelque accident n'intervienne.
Or, cet organisme bien plus complexe, l'homme, peut - pour autant que nous le sachions - être pareillement à l'abri du temps. Au moins, nous savons ceci, que le cours de la vie d'un homme est ponctué d'événements malencontreux, et que le total de ces derniers est la cause courante de la mort. Très peu meurent purement et simplement de vieillesse. Le Titien peignait énergiquement à l'âge de 99 ans, et il fallut une épidémie de choléra pour en venir à bout.
Il se peut aisément qu'un homme, protégé de tout accident, vive jusqu'à un âge supposé impossible. Mais, même les choses étant ce qu'elles sont, l'on a observé plusieurs cas d'individus ayant atteint 150 ans.
Quoi qu'il en soit, demandons-nous ce qui produit la sénilité. Il n'est pas besoin d'accidents majeurs comme la fièvre typhoïde. C'est la lente dégénérescence par un empoisonnement infime et inaperçu qui cause le mal. Ce sont les maladies, longtemps préparées dans l'organisme, telles la néphrite, le diabète, la goutte, les rhumatismes, l'artério-sclérose qui comptent. Et donc, je demanderai au lecteur de regarder chaque dépôt de poison dans l'organisme comme un accident, l'un de ces accidents mineurs dont la somme est la mort.
Ce n'est pas nouveau ; de fait Metchnikoff et d'autres ont proposé d'atteindre l'immortalité en perfectionnant le système excrétoire. Ils croient - et je refuse en partie la contradiction - que si seule une nourriture pure entre dans le corps, celui-ci se renouvellera quotidiennement dans la perfection au lieu de cette légère imperfection, qui fait de son histoire une lente mais certaine tragédie.
Il y a donc deux problèmes à résoudre : (1) débarrasser le corps de toute substance tendant à lui nuire ; et (2) nourrir ce corps avec une substance si pure, si quintessentiellement vitale, qu'elle puisse irriguer l'homme de la vie elle-même, tout en n'exerçant aucune contrainte sur les organes.
Cette substance est connue.
D'elle, les sages des anciens temps ont parlé par divers symboles. Hermès Trismégiste a gravé sur sa Table d'Emeraude que "Le Soleil est son Père ; la Lune sa Mère; elle est née du vent, et la Terre est sa nourrice. " Chacun en a une partie ; personne ne la possède dans son intégralité. Elle meurt à sa naissance, et vit à sa mort. Eliphas Lévi l'appelle "Electricité Magnétisée". Dans la Bible, il est dit d'elle : " Qu'est-ce qui est plus doux que le miel, et plus fort que le lion? ". Elle s'obtient en dissolvant le soufre dans le sel. Elle est faite de la rosée sur la rose, ou de la perle dans l'huître.
Toutes ces devinettes n'ont qu'une seule réponse, et seul le plus sage de tous les hommes sur terre peut les mieux résoudre
Car cette substance n'est pas seulement la plus puissante des choses sur terre, mais également la plus sensible ; elle est maître de l'humanité, et toutefois parfaitement soumise à la volonté de l'homme. Dites-lui "Apporte de l'argent" et elle obéit ; ordonnez-lui de guérir les malades, et immédiatement ils sont guéris. Je crois qu'il n'est aucun événement, dans le domaine des choses possibles, qui ne puisse être occasionné par son usage.
Si grandes sont les potentialités de cette substance que sa connaissance n'est seulement confiée qu'à de hauts initiés, et cela après plusieurs années au service de l'Ordre. Pour une seule raison : cette substance est si rare et si précieuse que si sa valeur était connue de cette race de cinglés dont nous sommes les parures, immédiatement chacun oeuvrerait à tuer son voisin afin de l'obtenir. C'est non seulement l'Elixir de Vie mais aussi celui de Mort.
Le travail spécifique de rajeunissement est un processus long et difficile, et je n'ai jamais eu le loisir de l'entreprendre. Toutefois, comme pur effet secondaire d'autres expériences, j'ai trouvé ma vitalité augmentée, ma santé améliorée, mon apparence totalement modifiée, comme l'on verra sur les photos accompagnant ce texte. Je me propose sous peu d'entreprendre une retraite en compagnie d'un autre initié, de mener le processus à terme, et de fixer les limites de son pouvoir. Je n'imagine pas que le temps puisse être remonté avantageusement au-delà du point critique de l'Equilibre, que l'adolescence puisse remplacer la maturité, mais je suis certain que tant que le corps n'est pas offensé, il peut être un parfait véhicule pour l'entier courant de vie et d'énergie, et que non seulement la déchéance peut être stoppée, mais que sa source elle-même peut être tarie.
Il est aujourd'hui interdit comme il l'a toujours été de dévoiler l'opération ou même d'attirer l'attention publique sur ses résultats. Seulement afin d'intéresser et d'encourager ceux pouvant être dignes d'une pleine mesure de connaissance, il est permis d'exposer une chose moindre. Nous possédons une certaine substance qui a la propriété de ramener un homme, quelque soit son état de fatigue, à son plus intense degré d'activité pour une nuit toute entière ; au matin il est aussi frais que s'il avait bénéficié d'un profond sommeil. Ce n'est qu'au soir suivant qu'il doit se coucher, tôt, et dormir longtemps ; car l'action de cette substance n'est que temporaire, et il est imprudent de renouveler son application, sauf cas d'urgence.
Je suis prêt à démontrer ceci. Je ne garantis pas le succès immédiat dans tous les cas, car cette substance est d'une action subtile, et la dose convenant à un homme donné doit être déterminée par l'expérience. Dans la mienne, je sais que cela varie de 50 à 450 gouttes, et je suis bien incapable de juger ce dont peut avoir besoin telle ou telle personne. La plus grande tolérance à son action que j'ai vue s'est présentée chez une fille de 20 ans.
Toutefois, deux ou trois expériences sont en général suffisantes ; et à partir de ce moment l'on possède les meilleures "vivres de réserve" jamais découvertes.
Texte rédigé par Aleister Crowley et Ida Nellidorf circa 1914. Traduction française : Philippe Pissier, 1994. © Ordo Templi Orientis (JAF BOX 7666 / NEW YORK, NY 10116-4632 / USA) pour le texte anglais et © Philippe Pissier (5 rue Clémenceau / F-46170 CASTELNAU-MONTRATIER) pour la version française.
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