L'HOMME DANS LE MONDE

 

 

 

 

         Le premier couple que nous rencontrons en tant qu'humains est celui de l'homme et de la femme. Dans les liens qui les opposent, il faut tout de suite noter que la femme par rapport à l'homme est l'analogue du monde par rapport à l'humain. Si bien que la femme va témoigner du monde et l'homme va témoigner de l'humain ; car dans le monde actuel tout est témoignage et on est touché, où que l'on soit, par ce qui se passe dans le monde. Il existe un regard et ce regard ayant un retentissement doit, d'une façon ou d'une autre, se manifester.

 

         Tout homme qui vient au monde est un rêve du monde et il a quelque chose à faire, si bien que le monde lui donne tout ce qui lui est nécessaire pour qu'il le fasse, soit pour la réalisation, soit pour l'accomplissement. Pour le monde, il n'y a pas d'individu, il y a des rôles et des fonctions et ce qui l'intéresse est la totalité.

 

         La femme et l'homme représentent respectivement le vase et l'épée qui sont les valeurs féminines et masculines de l'humain par opposition à la féminité du monde qui est le ciel et à la masculinité du monde qui est la terre, c'est-à-dire un plein et un creux. Il y a dans l'homme, en tant que mâle, une féminité du monde : l'anima, dont parle C.G. Jung, et dans la femme une masculinité du monde : l'animus. Au cours des noces, ces quatre pôles tournent et la dialectique délivrée de son premier temps (celui du supérieur et de l'inférieur) joue son rôle dans une coopération : l’œuvre se fait ensemble. De ces valeurs : masculine, féminine, mâle, femelle, il n'en est pas une qui prime sur les autres. C'est qu'à un certain degré, il n'y a plus d'en-soi. L'en-soi, quelle que soit sa puissance, est une aliénation, mais il arrive un moment où l'on devient la relation et la relation ça ne peut pas être n'importe quoi. L'ère du Matriarcat était en somme le règne de l'animus qui est la terre comme masculinité du monde, c'est-à-dire les valeurs de l'invisible qui règne sur le visible ; dans le Patriarcat au contraire, le visible commande à l'invisible et c'est la masculinité de l'humain qui est régnante.

 

         En tant que primarité, l'homme est un trait continu : -, et en tant que secondarité il est le discontinu : -- (dans ce cas il ajoute à la continuité Yang une discontinuité Yin). La femme, au contraire, est discontinue initialement et continue dans sa secondarité. La continuité est une relation de tout ce qui était distance, car comme disait Bachelard : “En poésie les choses sont ce qu'elles deviennent.“ L'homme n'est pas donné en tant que continuité, c'est déjà le fruit d'une gestation. La gestation est un devenir et quand l'homme est né, il est ce qu'il devient. Dans ce qui est visible, il y a un invisible qui a joué et ce qui est visible contient en gestation un invisible. Continu dans la primarité de son être, l'homme va découvrir avec la discontinuité de la conscience, la dialectique. La femme, en tant que femme (mais non pas en tant qu'être) étant duelle initialement et sa discontinuité étant une primarité, la femme n'est pas dialectique. La dialectique est chose conquise, chez l'homme elle vient comme un fruit de la conscience. La distance doit être vaincue par la coïncidence, et elle le sera dans la relation entre l'humain et le monde. L'œuvre de l'homme, son œuvre poétique, sera à travers la solidarité et la révolution ou l'établissement de rapports entre les humains. Mais le stade des rapports entre l'humain et le cosmique sera l'œuvre de la pensée de la femme.

 

         Dans les temps reculés, l'homme était dans le monde comme l'enfant est dans la famille et les rapports se faisaient sous le signe de l'obéissance. C'était un âge en rapport avec la naissance et la tradition. Tant que l'homme était dans la famille, il était protégé par le sacré et il n'avait à vaincre que la peur (celui qui arrivait à vaincre la peur était le héros). Mais un jour, il y a eu une maturation et comme l'enfant quitte la maison familiale pour fonder le couple, parce qu'il est devenu un homme, l'humain vers la fin du XVIIIème siècle est rentré dans une nouvelle ère qui est celle de la conscience et du choix. A ce moment-là, il n'y a plus de peur mais il y a de l'angoisse, plus de tradition mais la révolution. Et le sage et le héros de la première période font place au révolutionnaire et au Saint. Cette période est en rapport avec la mort... pas avec le mourir, avec la mort ! Le mourir ce sont 200 morts chaque week-end... aucune importance! ce qui compte maintenant, c'est pourquoi on meurt, ça c'est important. La mort de Guévara ou des cinq Maliens (1) dans une cave, voilà des choses qui comptent.

 

         Dans le mourir, on perd l'existence qui est le domaine de la réalité, parce que la réalité existe. Il y a entre le mourir et la mort une durée dans laquelle on n'est plus dans l'existence, ni dans la mesure, ni dans la raison, mais dans la pensée. Le mourir est l'absence de la présence tandis que la mort est la présence de l'absence. Ceci est capital car la présence de l'absence n'est pas seulement l'absence, c'est la vertu de l'absence. Le passage par la mort est le passage du plein au vide.

 

         On ne perd pas la vie dans le mourir (mais l'existence), c'est dans la mort qu'on perd la vie. Le passage de la vie à la mort se fait par une rupture du devenir qui n'est autre que l'acte. Au moment même de la mort, on a l'instant d'un acte possible et si on ne fait pas cet acte, le devenir s'appelle le Purgatoire... ou l'Enfer.

 

         Dans les noces avec la mort, on ne devient pas, on passe d'un coup : dans l'existence on devient toujours, dans la mort on est. Entre le mourir et la mort il y a un temps pendant lequel on a encore la liberté de mûrir son angoisse. Mais quand la mort arrive, c'est fini. Le passage à la mort est celui du relatif à l'absolu.

 

         Pour en revenir aux rapports de l'humain et du cosmique, cette seconde phase va vers les noces de l'homme et du monde ; et c'est dans cette voie de solidarité que nous engagent le socialisme, la disparition du sacré, la mort de Dieu, etc...

 

         Tant pis pour nous si le chemin des noces passe par l'angoisse, la drogue, la folie et la démence, les suicides, etc...

 

 

 

(1) A l'époque de cette conversation, cinq manœuvres Maliens qui vivaient dans une cave s'étaient asphyxiés en voulant se chauffer un peu. Ce drame qui réactivait tous les problèmes sociaux avait déclenché une vague de mécontentement et de solidarité.

 

 

 

 

 

Jean Carteret

[ texte paru in “Horizons du Fantastique“ n°20, 1972 ]

© The Estate of Jean Carteret

 

 

 


 

 

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