ANASTASIA LA HERA :

 

 

SCULPTURES

 

L'EXPÉRIENCE INTIME

 

Partant de son corps comme champ d'investigation privilégié de l'expérience, Anastasia La Hera se positionne ainsi dans la tradition du Body Art, toutefois ces agissements ne se présentent pas en tant que finalité artistique qui impliquerait une confrontation directe avec le public, car il s'agit avant tout d'une expérience intime, d'un vécu tantôt solitaire (la création improvisée), tantôt partagé (scarification). Ce qui nous reste de l'expérience, c'est la mémoire, mais chez cette jeune cubaine elle prend vie de façon physique et évolutive: laissant des traces corporelles ostentatoires et figées (piercing), ou des empreintes qui ne s'effaceront pas avec le temps, mais à l'inverse du processus physiologique habituel celles-ci s'affirment, marquent le corps à vie sous forme de cicatrice; plaie qu'elle va entretenir. La peau creusée souffre, réagit, combat l'intrusion: la chaire prend son droit: le processus de cicatrisation s'opère comme voulu.

Ce corps est la donnée fondamentale de ce désir de création, mais plus qu'un désir esthétique et tendancieux, ce sont des éléments moteurs pour une extension de l'action sur un objet autre que son propre corps. Ce transfert prend alors un caractère de fétichisation. Le support n'est plus la peau, cette jeune cubaine s'en prend maintenant à l'épiderme du bois qui devient le réceptacle de ses pulsions. Ses gestes ne relèvent plus de l'ordre de l'intime, l'archaïsme inconscient demeure (une fente vierge dans un bois traité, utilisation de racines), il devient collectif, et se penche dans une aire toute culturelle, au point d'emprunter des formes au thesaurus sacré de l'art pictural: elle détourne une Vénus, l'affublant d'une lame de cutter en guise de couteau, cette dernière prend désormais un caractère de femme destructrice, de maîtresse des supplices: c'est elle qui tient l'objet du crime ou du bonheur...

Si on considère l'auto-flagellation comme l'expérimentation de ses propres limites, cet acte serait donc l'expression d'un individu en quête d'identité. Rencontrer ses limites, c'est déjà mieux se cerner. Est-ce pour cela que les pièces en bois (historiquement "pauvre") ou en tout autre matériau (de récupération de préférence) sont à envisager comme les trophées d'une expédition rituelle ? Si cette maltraitance du corps et de la matière (détournement) manifeste une atteinte à la création par la destruction, elle n'en est pas pour autant le but recherché, car Anastasia La Hera opère un dépassement de ce stade primaire destructeur.

 

Stéphanie Koenig

 

[texte de présentation pour l'exposition L'EXPERIENCE INTIME à la Galerie TRIBAL ACT (Paris) du 6 novembre au 2 décembre 1998]

 



 

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